lundi 21 mai 2018

Glorieux, comme notre dame...

A A.H.

A l'idée qu'elle découche, je ne m'étais pas fait. J'avais encore sa nuque parmi mes oreillers, son accent espagnol de ruelle et vin frais. L'hémorragie de nos méfaits trempait encore mes draps et j'avais de sa bouche au sommet de mes doigts. C'était donc normal pour moi d'y pas penser qu'elle s'éloignerait, en une nuit et comme ça, qu'elle les transformerait, ces berges pédagogues d'un noir maîtrisé en étangs démontés aux algues équivoques. Etait-ce dentelle ou chaîne molle impossible à enlever ? Pendentif dont l'alcôve était mon coeur outré de comprendre, en fin de somme, que ce bijou toujours demeurerait fermé. Beau rubis incomplet maintenu hors de l'eau parce qu'au fond le cerveau ne peut pas se noyer, car il est habitué aux abîmes sanguines, ce fruit de Lamartine que folie seule détruit. Or je n'étais pas fou, pas totalement du moins, ayant pour moi une main agrippée sur la rive, au loin certes mais bien sur le qui-vive. Et celle-ci faisait rimes malgré la tragédie, et le sentiment d'ennui qui trime quand on survit. Elle triturait le sable, mouillé et gris, des débuts révolus envolés sans un bruit...tous ces grains cosmiques des rêves entrepris qui silencieusement échouèrent à l'onde, quand sa longueur périt. Je ne voyais pas quoi dire sinon que sans génie, de ma main orpheline tractant des poésies, j'aurais tôt fait d'en faire un collier pour ma gorge jusqu'à ce que celle-ci plie. Je me serais asphyxié vers le définitif, éclatant et ma pomme d'Adam et ces poires futures savoureuses à mes dents. J'aurais dit oui à tout ce qui, ici, dit non, écrit un testament à l'encre de ton nom et contraint mes parents à pleurer leur enfant. J'aurais semé pour qu'ensuite mes épis répandent de la cendre par-dessus l'infini de campagnes constamment amarrées en décembre. En gros j'aurais tari si je n'avais pas gardé sous ma paume une poitrine, un blanc sein d'aujourd'hui par la cime signée. La montagne et vallées à jamais légitimes parce que magiques à souhait. Mille mercis que c'étaient mes versants, mes versets, mes vertes avancées au sein des roches rigides, de la feuille vierge et des enzymes : poisons, onguents, arsenics et rapides. J'évoluais dans ces sens pour que d'un coup sublime, le lac de ton absence, par ironie divine, se creuse et se désertifie. Et que ma main retrouve son poignet habituel, ses vieux déclics et ses rituels, comme d'élever en estuaires mes veines devant un cou joli, que j'embrasserai sans m'en priver, de tout mon corps en pendentif pour l'or ravivé. Quand ce sera fait, cette accalmie, et que tout mon cauchemar à son tour découchera, j'observerai mes draps avec mélancolie en me disant que l'amour, comme nous tous, avait plusieurs visages et que le tien d'entre-eux était bien le plus sage, puisqu'il m'a laissé vivre pour que brille davantage ce que nous éteignîmes quand tu pris ton bagage.

C'est ce bagage précis, cette valise spéciale, qui rendra mon voyage nettement plus facile...lorsque arrivé, perdu éperdument, j'aurais ta nuque et ton souvenir en guise d'oreiller où coucher mes errements, plus un million de plumes cachées par tes soins histoire de contrer des étoiles leurs pointes. Et je dormirai bien sur ce page stellaire, et je dormirai bien car j'aurai là compris que toute perte est un gain, quand on perd honnêtement et qu'on aime vraiment, son prochain comme soi-même c'est-à-dire quand on sait que tout se réinvente, y compris le chagrin et les années démentes où rien ne rime à rien.

Comme tout rime à tout aux arcanes amoureuses,
Car tendres sont les cartes quand elles ont encore lieu
D'être tirées des flammes où l'on se pense heureux
Puis séchées par une femme à l'eau de ses deux yeux,

Revenue, revenante, cette femme c'est une image
Pour tout ce qui sait mieux, pour tout ce qui sait nage
Et compose cheveux empennant paysage
D'un système nerveux démesurément calme.

Ce que je veux dire, mon âme, c'est que je t'ai trouvé à force d'échouer
Sur tes noueux rivages
Et d'arpenter ta terre de mes phalanges sales,
En vers et pour tous ceux qui sauvèrent du drame,
Ce poème ambitieux qu'on appelle mémoire
Et ce recueil en cours, glorieux comme Notre-Dame.


Aubrey Beardsley - Diable en habit de femme

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