mercredi 20 octobre 2021

Carré de Malevitch

Souviens-toi que les morts viennent d'un lieu unique

Que tu courras bientôt sans pour autant le voir

Souviens-toi que ton corps n'est rien qu'une réplique

D'un corps qui visita l'invisible manoir. 




lundi 20 septembre 2021

(Prière de respecter les trois étoiles qui restent)

Qu'élaboraient-ils tous de si fondamental pour justifier l'abandon du silence ainsi que le refus des stases contemplatives ?

Qu'y avait-il dans ces verres engloutis, lapés, bus, aspirés, dissolus, d'aussi énorme et bon pour qu'ils s'y fixent absolument au détriment des arbres ou même d'un escargot ?

Quelle sensationnelle vérité rôdait près de ces bars, restaurants, terrasses, bureaux, stations-essence, rues, ruelles, trottoirs et avenue pour que ces lieux de désespérantes factures soient élus par des milliards d'humains comme l'endroit méritant tandis qu'un banc, un simple banc... farouche et vert chou, griffé partout ou presque, maudit de solitude, baisé, fichu, kaput... un simple banc brisé, craquante meringue pierreuse au dossier rôti par les fientes, erreur de la nature fabriquée pour dix balles à partir de parpaings et de boiseries destinées à nourrir cheminées, abomination, hasard, méprise... un simple banc débile et posé là, municipalement voté un soir de mars, cloué deux ans plus tard, saccagé dans la semaine puis oublié, oublié, oublié, à part par quelques zonards assez malchanceux pour se retrouver à côté de lui et assez blagueurs pour se dire qu'il y ferait bon dormir... un simple banc sauveur de vies avec vue sur pas tellement grand choses : des feuilles et de l'humidité, des remuements de rats, des raffuts de fourmi, des bruissements de poussières auparavant brindilles ou adventices trèfles... un simple banc raté, pété comme une gouttière, visqueux l'hiver, visqueux l'été, froid siège cauchemardesque qu'ados rares excepté, plus personne à présent, ne gratifiait d'une fesse le temps d'une tasse de thé... le temps d'une caresse... le temps de s'arrêter, de ranger l'appareil qui nous sert à penser... ados rares excepté (et les clodos, et des oiseaux vomisseurs de diarrhée), ce simple banc pourtant porte sur tout au monde, était charme invisible... 

Des milliers de milliers de milliers réunis sans le début d'un bout d'obligation dans des enceintes irrespirables dans le but d'entendre beaucoup moins bien la mélodie gazeuse mille fois entendue.

Des milliers de milliers de milliers réunis dans des malls impossibles, dans des halls impossibles, dans des rôles impossibles, tandis que le banc, le maudit banc, tout esseulé qu'il est, a l'Humanité dans sa manche...

Car au-delà des arbres maigres et de l'humidité, au-delà des immeubles et des rats, on pouvait voir grâce à lui en position assise sous réserve de lever un iota le visage, un dais indescriptible...

C'était

Rouge parfois

Noir souvent

Gris à l'occaz' 

C'était

Impressionnant comme la mer

Et apaisant comme elle

C'était annonciateur

Mais aussi, de temps en temps, selon l'humeur, en connexion directe avec le souvenir, qu'il fut amer ou formidable

C'était glacé et chaud comme quand on pleure

C'était ce qui a fasciné, enfant, votre petite sœur

Et vous

Et votre mère

Et votre père

Tous les enfants du monde avant qu'il dédeviennent

C'était

Sur ce banc simple, à demi-déjà sur les roses, abattu, annulé, remplacé par les herbes,

C'était... ce qu'on voyait 

Et ce qu'ont vus tous nos glorieux ancêtres

Et tout ce qu'il faut, malgré la faim, la flemme, protéger comme on peut, coûte que coûte, quitte à se croire invisible, inutile, et très seul...

C'était, depuis ce banc de rien, tout l'or et tout l'argent, 

Mariage de rubis

Collection de saphirs 

Armoire pleine à craquer d'extrêmes aigues-marines !

C'était le premier baiser et le dernier pareil.

C'était

Là où sont les étoiles et tous ceux qui nous aiment

C'était

Là où nous fûmes et là où nous serons

Là où nous manquerons...

C'était

Le ciel à l'horizon. 

  //////////


C

dimanche 22 août 2021

Réplique

Encore une nuit dans la lumière


Après trois semaines de pure grisaille qui auraient dû être les miennes mais qui, comme toutes les portions temporelles, sont tombées dans le bec des autres... dans la gueule irréelle des vacanciers réussissant... Je vais demain matin (en vérité aujourd'hui même) retâter des disgrâces et des compromissions chaleureusement encouragées en réintégrant l'univers du sacrosaint travail ; je vais me recaparaçonner de politesses feintes afin que mes supérieurs hiérarchiques puissent sans trop d'effort éperonner mes flancs mous ; je vais regrimper ces seize marches de fer, rouvrir ce rideau magnétique, rallumer ma machine, rasseoir mes fesses de plus en plus en proie aux crises (gazeuses comme hémorroïdaires), ranimer les mêmes discussions flasques avec les mêmes tel ou telle collègue ayant eux aussi vieillis de trois semaines sans pour autant changer. 

Car oui, ils seront là !

On aurait pu penser que trois semaines de réflexion suffiraient amplement à ce qu'ils fassent le constat du caractère intrinsèquement mauvais du salariat tel qu'il est pratiqué partout sur la planète (qui consiste, en gros, à demander à un être humain de se figer derrière un écran puis de tenir bon durant la période de temps - généralement 540 minutes - réclamée par l'employeur) et qu'au bout de ces "vacances" assurément instructives des mouvements sociaux se lanceraient organiquement avec pour but de bousculer l'ordre établi (ou du moins de gratter une semaine de congés supplémentaire). Mais non, demain, aujourd'hui, ils seront tous là comme moi, malheureux mais fidèles. 

Ils seront là et me raconteront des plages dont ils regrettent le sable, sable qu'ils espèreront repalper un poil grâce à la nécromancie du souvenir. Sauf que dans les faits, ce sable est déjà derrière eux et qu'il l'était dès lors qu'ils quittèrent la plage et remisèrent - tête basse - leurs serviettes au placard. 


Nous ne sommes que du présent et ça me terrifie.


Dans la lumière, dernière nuit. 



jeudi 19 août 2021

Mais les soleils aussi font d'horribles cauchemars

La nuit venait d'avoir / raison de mes deux yeux

S'égrenant dans le noir / le chapelet sans croix 

Priait un autre Dieu  / que celui de la Loi

Et moi j'entendais tout de sa récitation... 


Des hommes heureux se trouvent y compris de nos jours 

Ils ne sont pas nombreux mais ils sont parmi nous 

Dans les transports, les parcs, on les croise partout

Sans pour autant les voir, comme on le fait d'amour 


Comme on le fait du soir se brisant tel du verre

En morceaux de minutes impossibles à ravoir.


*

La peau clouée par-dessus l'âme,

- Rivetée par un génie, un maître de son art -

J'étouffe et mon esprit ne peut que se débattre

Au bord de l'insomnie. 


... Quand je pense qu'à l'heure où je pense mal 

Des milliers de garçons et des milliers de femmes

Voguent sur des eaux somptueuses,

Je penche vers le canal 

Où mamie Ludmila eut l'idée de s'asseoir. 


C'est notre grand problème

Que de ne pas savoir 

Faire des choix positifs 


Que ce soit dans ma famille

Ou plutôt dans la vôtre 

La voie héliotropique n'a plus du tout la cote.


La nuit de son côté s'accaparait Dieu-même

Puisqu'on priait son frère depuis cet escalier

Autrefois une échelle...

Et qu'il n'y avait personne afin de le faire taire.


... Me crever les tympans et ces beaux yeux qu'ils bercent ?

Je vais dormir en vrai

Faire genre que je m'en vais visiter l'univers

Et que huit heures sans lui m'auront bien reposé.


Lui ne se repose pas.

Lui récite et se vexe que je n'aime que toi (c'est-à-dire moi beaucoup)

Mais ne sois pas jaloux 

Car je ne suis qu'une ex bientôt laissée sans le sou...

Excepté aux paupières,


Excepté pour passer

Là où vont les prières,


Excepté pour le trou.


*


La nuit venait d'avoir / raison de mes deux yeux

S'égrenant dans le noir / le chapelet sans croix 

Priait un autre Dieu  / que celui de la Loi

Et moi j'entendais tout de sa récitation... 

vendredi 2 juillet 2021



Sait-on jamais qu'un cœur un joli jour nous ouvre

Et nous offre le cœur de ce que d'autres nous soufflent

C'est-à-dire notamment d'immenses nuits d'amour 

Où galaxies et sang font partie d'un seul tour


Sait-on jamais qu'un jour un joli cœur nous ouvre. 


Zdzisław Beksiński - Sans titre


lundi 17 mai 2021

S'agirait de grandir

Partout des incendies pluvieux

Et des marées sacrément radicales

Rempotaient le beau lierre.


Les pleureurs idem voyaient leurs gros chagrins transformés en tristesse

En gestes de dépit et replis sur eux-mêmes les empêchant que d'être

En tant que vertes et reposées merveilles.


Grand amour et misère avaient, la faute au mauvais temps ayant colonisé les deux tiers de l'horloge, 

Mis de côté leurs inconscients. 


Adieux furent donc faits aux pulsions titanesques

Ainsi qu'aux ancestraux besoins

D'aller guetter la mer, 

A la fois pour son eau similaire à nos larmes

Et pour s'imaginer endormi sous ses algues. 


Il n'y avait plus que des roses 

Inoffensives et claires de message.

Et quelques morts par accident plutôt que par noyade.


Ophélie affolée constata stupéfaite sa solitude immense maintenant que les songes, 

les mensonges, les démences, 

étaient neutralisés. 


Euthanasié le rêve n'existait plus du tout, comme toutes et tous demeuraient désormais dominés mais debout.


Outre cela, du monde, il ne restait que des chansons et une poignée de contes.

Ailleurs partout des autoroutes d'automates s'accommodant, commodes, au vieillissement subventionné de leurs organes. Vus du ciel, ces hommes auraient très bien pu être des mouches...

Encore qu'elles aient, elles, des ailes...


Je ne sais pas quand tout à commencé à finir de la sorte, aussi peu gracieusement. 

Je sais que ça a à voir avec les plantes, et la disparition progressive des jardins 

Mais après j'en sais rien...


J'aimerais pouvoir, savoir, aimer intactement

Tout comme avant quand j'y mettais du mien


Mais ça m'est impossible comme il est impossible au lierre de fleurir et au saule d'exprimer librement son chagrin.

Je suis devenu un homme-mouche à mon tour, une partie de ces autres qui, sans ailes ni volonté d'aller guetter la mer, cotisent heureusement puis se paient des bouquets, splendides, de roses rouges.


Et bien que ça me terrifie

Qui puis-je en vérité ?

Qui puis-je si c'est ma vie

Et que je l'ai méritée ? 


Albrecht Dürer - Extrait de gravure retrouvée


lundi 26 avril 2021

Le salon de silence (3)

Quand, fatigué que d'aller là où la terre n'est plus, l'homme s'arrêtera

Ils seront nombreux à lui demander un récit, même court, de son voyage dans le désert.

Mais l'homme, la peau sur les os et les lèvres très blanches, n'aura rien à leur dire. 

Il ne pouvait en être autrement : On ne raconte pas l'aube et le froid de la nuit.

C'est là quérir une explication nulle, un retour non avenu. 


Se perdre alors en mots reviendrait à décrire, par le langage, la musique de Chopin ou l'œuvre de Varo,

Impossible désir pour peu qu'on se respecte et n'ait pas fait tout cela dans un geste hypocrite. 

Qui manque d'âme à ce point n'a jamais marché un seul pas en dehors du cercle.

Qui manque d'âme à ce point ignore tout du sentiment intact, du sentiment réel éprouvé au milieu d'un monde indéfini.


Les familles ont beaucoup de choses à se dire ainsi qu'à partager car elles en ont besoin.

Mais l'homme du désert, précisément parce qu'il est l'homme de cet espace délaissé par les autres, n'a plus aucun besoin. Il est libre grâce à sa solitude et il l'est d'autant plus à chaque pas qu'il fait en direction du sud. 


Il est l'homme qui autrefois quitta, de force ou par faiblesse, sa longue plaine glacière où il devait mourir, pour rejoindre un asile dérangé par les fruits. 


Il est l'homme de la première fraise, celle-là qui, non contente d'être fraîche, contenait la fraîcheur sous sa forme primaire. Un goût libérateur comme l'est un regard, une main, au moment où l'espoir, lassé d'inadvenir et de rester toujours à l'état de mollesse, se transforme soudain en une goutte chaude, puis en un plafond blanc vaporeux et splendide avant d'aller au ciel et que d'en redescendre dans une pluie violente. 

Il est l'homme de ces pluies qui frappent au plein cœur d'un été rigoureux 

Et qui sauvent des vies. 

Et vous, vous voudriez encore qu'il parle ? 


Il a vu l'invisible avant que l'invisible ne se mette à devenir quelque chose d'impalpable. 

La montagne colline, la mer à l'état de misérable flaque. Il aurait pu la boire ! 

Il aurait pu aussi écraser facilement l'Himalaya enfant. 

Mais vous voulez qu'il parle...


Vos yeux auraient fondu mille fois devant ces paysages qu'il domptait d'un seul œil, cachant l'autre pour rire. Vos paumes, simples paumes d'humains, auraient gelé jusqu'à la cendre dès le demi contact avec un de ces grains de sable dont il se servait, semaine après semaine, région après région, pour bâtir sa maison. 

Mais vous exigez malgré tout qu'il quitte sa réserve et vous serve des phrases, des messages, des leçons ?

Et ce pour quelles raisons autre que la paresse ? 

La vérité c'est que vous avez peur et que vous espérez que sa voix vous soulage.


Mais n'avait-il pas peur lui-même ? 

Il ne s'est pas fait d'un jour et des décennies passèrent, des décennies... des siècles ! Avant qu'il ne se débarrasse de son immense envie de vomir en présence de ce monde franchement inamical. 

Mais il a tenu bon. Il a su accepter qu'il faut être malade avant la guérison. 


Et c'est pourquoi il ne dit rien. Et c'est pourquoi, tous les prophètes véritables étaient de muette race. 


"A vous votre langage, à vous votre voyage"


Voilà ce que murmure le fond de ses yeux clos que vous embarrassez. 

Voilà là son credo, son nindo, son adage. 

Inutile encore de chercher. 


Marchez, et peut-être un beau jour, sous le désert comme lui

Vous y verrez la plage (et les fruits, les grappes de sonates et baies de Remedios 

Mannes inexplicables mais qui coupent la soif de la soif d'Eros...

Puis vous verrez aussi Apollon sur son char 

Ainsi qu'assis sur le soleil qu'il tracte 

Le beau sourire du diable...

Vous verrez, vous verrez, tout ce qu'il y a à voir 

Si vous marchez 

Comme seul l'esprit marche). 


Odilon Redon - Réflexions