mercredi 26 décembre 2018

Le gros du désir / Une maison de sel

Combien vinrent vieillir carencés sur nos côtes ? Comme des chats perdus cherchant un cœur qui chauffe.
Combien, de neiges embarrassés, accusèrent le coup avant de s'effondrer ? Comme des loups sans meute...
Combien de ténèbres, de fait, en pleine journée nous causent ? Comme des lieux irradiés.
Combien prennent, prirent et prendront de ces tasses affligeantes, imprévisibles et longues plastifiant les poumons en leur coupant les bronches ? Comme des poissons qui n'en sont pas.
Combien d'armes éclatèrent pour un rien dans mille rues ? Comme verdict rendu à la barbe des juges.
Combien de citoyens, insupportés, ressentirent le besoin d'un iota s'exprimer ? Comme la peur, en passant, toujours, par le poste-télé...

Tout ce qu'ils avaient vu, écouté, touché, senti, perçu, ressenti, éprouvé paraissait secondaire depuis cet instant-là : tous ces chapelets de rhumes, tous ces rosaires de balades, équestres ou sans cheval, tous ces silences et toutes ces danses, toutes ces infinités...de données vaines...tous ces noms de chanteurs, d'actrices, d'acteurs, de cinéastes...tous leurs visages...tous ces mots rares..."catafalque"...et bouts de langues apprises..."venga a la ciudad"..."sorry my son"...tous ces cieux cramoisis qui furent vus en se rappelant là seulement que le ciel existait...toutes ces cours sous la pluie...et ces pupitres avec sur eux différents coups de griffe, changeant de profondeur selon l'année choisie...toutes ces amours, vaincues et froides ou encore globalement crépitantes, grâce à quelque distance ou des soins d'exception...toutes ces chansons qui en parlent, subtilement ou franco...toutes ces sérénades et tous ces coquelicots...toutes ces chemises noires d'avoir attendues qui replongent une peau, un soir et des serments...c'est sûr qu'avant elles étaient blanches...toutes ces masses, tous ces corps quittant corps pour ensuite quitter l'âme pour enfin quitter corps, encore et dans les flammes...toutes ces passes de la poisse entre deux plaisanteries vaguement intéressantes...toutes ces chevilles foulées et pour combien au juste de courses d'importance ? Et tous ces bars passés devant, avec dedans tous ces alcools et tous ces gars qui se vitrifient...et toutes ces banques, tous ces prêts, toutes ces rentes, toutes ces aigreurs d'estomac de petits comptes qui comptent leur argent car chaque pièce, rouges comprises, les pousse un peu plus loin de ce canon qui jadis bandait à bout portant...un peu plus loin du pont...
Il sert à ça l'argent : à désodoriser la misère qui nous prend...

Toutes ces vacances pas sidérales à rouler vers le sud...mais même pas le sud qui tinte...le sud qui sans boussole en preuve pourrait être le nord sans qu'on puisse s'en plaindre...tant il est sale et triste à souhait...ce sud de ceux qui dorment en tentes...entre deux trois pots d'échappement...ce sud des sanitaires, des dunes et des adolescents qui s'y font l'Expérience parfois contre leur gré...ce sud à jeter...et ces souvenirs s'y rattachant, des souvenirs sachant, par je ne sais quelle nostalgique tonique, par je ne sais quelle perversité et divergence du prisme, se lever merveilleux et avec élégance...comme s'ils étaient beaux...sous le soleil, inexactement...

Tous ces mensonges qui nous redorent les jours de trop grande vérité...toutes ces arborescences d'avant qu'on les devine ces fumeux incendies...toutes ces futaies qu'on vit s'allumer pour s'éteindre, des squelettes à leurs pieds...tous ces avis, ces impayés, ces avertissements, ces rendez-vous urgents avec des conseillers...toutes ces heures sacrifiées pour des paires de centimes...et tout ce même temps qu'on voulut rattraper en passant à l'orange...toutes ces tôles froissées pour la joie d'une seconde...et tous ces hôpitaux, débordés...tous ces lits dans les chambres et puis dans les couloirs et puis même parfois, tous ces lits au plafond, "c'est de l'espace gagné", et les malades du dessus bavent et reniflent en plein sur les babines des malades du bas, qui reniflent à leur tour, quant aux gus des couloirs, on ne s'en occupe pas, ils sont là qu'en pâtés, qu'en terrines aux goûts lentement s'affermissant jusqu'au passage du prêtre venu les récolter...tous ces prêtres sanglants, tous ces imams idem, tous ces rabbins déliquescents...et toutes ces foules, mon Dieu, toutes ces foules !

Et toutes ces missions...

Tout cela plus mille choses, des senteurs lavandières à l'aspect caoutchouc d'une goutte de sperme, des livres aux machicots, des araignées aux animaux observés splendidement dans des zoos sans se douter vraiment que ce sont les derniers, et qu'on est pas loin d'eux en termes d'extinction.
Tous ces bouquins sans aucune peau.
Tous ces seins léchés mal et toutes ces bites sucées comme de petits bâtonnets testant l'état grippal.
Tous ces froids sexes et ces mariages et tous ces gosses qui en rayonnent, en dégoulinent comme du miel avant qu'éduqués par des caves, tout ce nectar les abandonne.
Toutes ces caves et tous ces mômes.
Tous ces cachots à portes closes et tous ceux open-bar où ça boit comme ça peut, du jus de goyave équivoque, mais peut-être est-ce du feu ?
Tous ces bûchers qu'occidentaux perpétuent à nourrir en envoyant de la bouffe, petit sac de riz * par petit sac de riz, alors qu'ils meurent eux d'eau via la dysenterie...

Toutes ces bouteilles d'eau hors de prix sur toutes ces aires d'autoroute où se croisent prépubères et pères de famille, chacun ensuite se sciant à la Red Bull ou à une plus daronne caféine, avant d'aller s'écarquiller plus profond dans la nuit jusqu'à ne pas freiner et faire de leurs pares-brises de sacrées guillotines.
Tous ces accidents meurtriers, toutes ces comptines.
Tout ce concret qui ravine, rapplique exprès quand on vieillit, si jamais on vieillit et qu'on a conservé de quoi un peu penser.

Toutes ces rides mon bébé que je vais te léguer...quand tu voudras plus me voir à part pour déjeuner...quand je serai chenu et genoux excavés...que tu me diras qu'elle est belle ta prochaine, qu'elle porte chemisier et que tu portes sa chaîne...quand tu seras un adulte avéré, avec en tes vertèbres des angoisses familières dont tu n'arriveras pas, par bêtise, à me parler...quand tu la confieras, ta confiture, à d'autres maraîchers et complices de biture, plutôt qu'à ce papa désireux de t'aimer...

Je le sais bien, j'ai fait pareil.
(Avec le mien, j'ai fait pareil.)

Tous ces désirs en sel, en flocons de poussières impossibles à choper, tout cet évanouissement qui nous maintient debout avec au fond des yeux d'attentifs filets...si jamais rien qu'un bout, étrangement en fuitait pour nous tomber dessus...il faudrait être là pour pouvoir l'attraper et surtout plus le lâcher...ce polymère cossu...cette luciole annoncée depuis que nous sommes nés...il ne faut pas du tout et d'aucune façon qu'on la perde de vue...quitte à se déliter, il ne faut pas cesser sa pêche et sa battue, c'est un non-négociable ! Et ce même si déjà nous ne la voyons plus.

Ni ne l'écoutons, ni ne la touchons, ni ne la sentons, ni ne la percevons, ni ne la ressentons.
Quant à l'éprouver ? Soyons sérieux, nous sommes chiffons
Et entre Elle et nous le torchon a brûlé.

*

Parlais-je de la Nature ?
De la Vie ?
De l'Idée ?
Tous ces effets de manche ne me font pas marrer.
Je parle d'autre chose : du désir d'enfanter !

Pas forcément un mioche ou une mocheté mais d'enfanter tout de même de façon à ce qu'on veille, d'un oeil aimable éventuellement, sur mon berceau à moi aussi, et ce même si je pleure, et ce même si j'oscille, incontestablement.
Je désire qu'on me regarde comme une de ces fleurs rares qu'on entretient sous cloche.
Je désire qu'on me rêve dedans son lit très tard, qu'on pense à moi de la façon d'un fétiche ou d'un daté Ruinart et qu'on se cotise plusieurs nuits pour m'avoir.

J'ai ce désir indigne d'accaparer l'esprit.

Le désir et l'espoir qu'on s'aligne, accroupis, sous la neige de mon regard, soumis à mon pouvoir d'auteur récompensé et soucieux de lui plaire, de le baiser cet oeil et ce jusqu'à plus soif...
J'ai l'envie qu'on m'acquiesce et de casser la banquise dès lors que l'on me lasse.
J'ai cette faim de maîtrise, cette fringale mégalomane qui me tracasse le bide depuis que je suis tout petit.
Parce que je suis tout petit.
Et que mon berceau oscille
Comme un cercueil de glace.

*

Ce que là je veux dire ? C'est qu'avorton j'aspire à enfanter le Monde, non mieux, les Galaxies !
Et à faire de Saturne un hochet pour mon ongle ! Mon caprice perso version Montessori !

Capiche ? Compris ou pas compris ?

...tel épris qui croyait comprendre...
...finit par se définir...
...dans le reflet...
...d'une goutte d'ombre...

De quoi la faire partir, celle qu'il pensait suspendre, comme un trophée
Coupé du monde.

*

Le gros donc du désir est d'aimer en quinconce
Et de toute faire pour qu'ensuite chaque point se relie
Même si ça prend du temps et que le fil parfois picote comme la ronce
Ce n'est qu'ainsi qu'on coud vies et constellations :
Ensemble et en s'aidant, par de vieux discours d'unisson
Sur la juste beauté de ce rouge horizon
Flambant à nos épaules
Telle une main maternelle
Une maison

Faite de sel.


Plan de l'atelier de M. Fernand Khnopff

* = balles

samedi 22 décembre 2018

Comme d'habitude

Le jour coupait en cubes, petits et tendres, le reste amer de la nuit. Il coupait clairement les allées suffocantes et les venues, expectorantes, des groupements nocturnes à peine réalisant qu'ils ne dormiraient pas, cette fois encore. Dormir ! Installer sous son crâne ou sa tempe un pull, une brique, un oreiller, puis forcer les paupières, fermement closes, à révéler enfin ces messages cachés inscrits à leur revers...Ces petites lignes de code...Rouges, bleues, vertes dont on écrit supposément les livres.

*

Dormir ! Entrer, blépharons obturés, portes ouvertes, en ces endroits polysémiques où tout crisse autrement. D'abord, physique, en bastions de ronflements - comme de ces soupiraux où s'engouffre le vent et qui font croire aux kids que les fantômes existent - mais surtout à la tête, au litchi rachidien, à la petite pomme que cadrent nos épaules, c'est là qu'il se passe des choses...

Des tangos d'âme ! Des passions certes stases cependant sachant moudre le mil et les blonds poils, afin d'en faire une poudre joliment idéale. Et qui monte au cerveau, via des coulisses, via des grues, via des poulies...des numéros d'étoiles pas reniés aux Folies ! Ce que je veux dire nu, moi, c'est qu'en dormant, on ne dort pas. On palpite, on crépite, on croissante en fin de compte notre pain quotidien ! Ah tous ces crimes commis sans que prison nous grêle, ah tous ces corsets noirs craquant rien qu'au regard, ah toutes ces villes visitées et toutes ces morts blêmes qu'on sut survivre seulement en se pinçant, ou en criant pensant qu'il était vrai trop tard. Mais on s'est réveillé. On se réveille souvent. Un nombre incalculable. Si bien qu'on en oublierait presque, qu'ainsi dormant, on la met toute entière notre peau sur la table.

Parce que le petit jour rehaussant la conscience n'est pas garanti lui non plus. Il est chanceux, chéri, amour. Il est à vénérer très vénérablement, ce déclic sain de l'exsudant ! Ce pollué cœur au charbon revenant ! Malgré les cadences infligées et cette menace qui pèse, à chaque nouvelle rencontre, qu'il fut encore brisé...déjà que c'était dur la morne adolescence ! Enfin il s'exécute ce cœur et peu à peu, on se réchauffe et peu à peu sortent nos yeux...du monde vers le monde.

On fait à notre niveau un petit travail solaire, découpant en petits cubes l'amertume des rêves ou rejetant du front ces perles cauchemardesques qu'on sans doute racontera à l'amante, ou bien au compagnon.

"J'ai fait un de ces nightmares ! Un Alptraum de premier ordre ! J'étais là et en fait, à la place de ma peau...la peau que je peux toucher, palper, masser et mordre...j'avais nul que des os...des os partout à tous les membres...je me touchais, c'était osseux, je me regardais, c'était osseux, je me pensais, c'était osseux...tout s'était ossifié...alors je me tournais vers toi mais tu n'étais pas là et quelque chose me disait que tu n'avais pas été...un os brûlé en somme pour l'idée...et bref, je demandais de l'aide mais on me répondait pas, on osait les sourcils ou bien l'indifférence...moi, tout os, de ma mâchoire blanche et visible, je faisais de mon mieux pour pas rester bouche bée devant tant de lésine...oh, c'était difficile...j'en avais du liquide qui sauçait mes jointures mais je devais rester droit, pas trop courber l'échine...sinon on m'occirait, j'en étais quasi sûr...y avait qu'à voir comment ils me traitaient...battant mes abattis à la matraque si pas j'obéissais à dormir dans des centres, avec d'autres osseux dans mon genre, aisés à la rapine, zozotant aux opiums et tous bien qu'oscillants, bien mieux taillés que moi, et donc soit je perdais mes dents à cause du bâton de l'Etat, soit à cause des frérots n'ayant pas d'autre choix que de me savonner l'ombre, pour récupérer peut-être, juste après la baston, sur mon corps calcifié plus inapte à saigner - ça coulait juste, sans aucune douleur, en liserés rouges le long des jambes, comme des bas résilles - un bout de fémur à revendre...pour s'acheter du savon à l'absolue lavande ! Même si en vérité certainement des drogues. Parce qu'il faut bien tenir quand on ne tient plus debout et qu'on ne peut plus dormir à force d'être couchés. Parce qu'il faut bien le faire venir par la force le petit jour rehausseur de conscience quand on s'en sort plus des nuits. Quand elles s'allongent et qu'elles se rafraîchissent au point de glaçonner et de poser en partant, des damiers de miroirs partout sur les chaussées...quand elles bleuissent les orteils et les pouces, les nuits, quand elles nous envahissent...derrière même les vestons et les couettes, quand elles nous gâtent d'idées terribles...quand elles nous font mourir, à petits feux très froids et sans qu'on puisse rien dire.

Parce qu'on a pas la langue quand on est un squelette, pardon, un sans-abri.

Enfin, ce n'était qu'un rêve, heureusement je t'ai et je t'ai dans mon lit."

Ah mais attends, pourquoi tu pars comme ça ?

Attends, attends...

*

J'ouvre les deux volets et le jour m'assoie
- tandis que batifolent perceuses et marteaux -
sur un sopha de solitude.

Tout restait en travaux.

Comme d'habitude.


Hilma af Klint - Colombe N°12



jeudi 27 septembre 2018

Le passage

Nous fîmes l'amour régulièrement, et l'ensemble accoucha d'une grande mélancolie.

Elle et moi c'était cristallin aux prémices, ce fut si jaune après. On s'était promis de pas s'intéresser mais quand le soleil s'emmêle dans les doigts, quand il glutine et colle violemment aux cheveux, aux fesses voire au sas parfois, ça force le mystère donc l'élucidation. On dût par conséquent se résoudre à s'aimer, non plus qu'à la perpendiculaire mais aussi parallèles, c'est-à-dire avec des absences, des manques, des trucs magistralement cruels. Quand elle n'était pas là, c'était pareil pour moi tellement je cogitais. Et quand elle était là mon sexe se mettait désormais à penser...à la prochaine fois...à quelle intensité après coup restera, à tout ce qu'elle ferait.

A un moment, j'ai souhaité qu'on se pose parce que j'en avais marre de me les poser, justement et brutalement, toutes ces questions-là. Elle en parut ravie et puis, une touche de suie frappa la rose. Elle m'avoua qu'au passé, aux agiles années, elle s'était essayée à l'idée populaire de vivre et nidifier. Qu'au début ce fut beau, des tremplins aux chevilles et des aubes au front...qu'à la moitié ça se gâta, elle ne savait pas pourquoi mais compara son coeur à la bonite séchée : au chaud vibrant, invinciblement, dansant comme un jouet, avant de révéler sa nature de peau morte, de chair arrachée de force, au moindre vent glacé...et que la fin dura deux ans sans qu'elle sache comment faire pour l'acter : ça prend du temps d'abandonner. Alors depuis ses relations rythmaient une escarcelle et non plus la margelle d'une de ces fontaines amenées à sécher.

Je ne lui en voulais pas d'agir précisément et pour sa liberté, je m'en voulais seulement de la savoir dans le vrai. Les amours sont éternelles mais selon une durée, et le nôtre touchait, qu'importe les sommets que nos corps gravissaient, à son val le plus frais, nos esprits l'attestaient. Restèrent quelques nuits chaudes bordées de larmes suaves, quelques accents d'été, quelques notes de lave, en attendant que l'hiver, naturel, nous sépare. Ensuite nous serions des souvenirs, tendres, l'un pour l'autre, des envies de s'appeler, de remonter la côte, et d'éteints combinés. Nous serions injoignables, chacun au bout d'un monde où l'espoir subsistait mais sans qu'il nous rattrape, sans qu'il puisse nous trouver.

Je pense encore souvent aujourd'hui à cette femme, arrivée dans ma vie comme un éclair calme, et repartie pareil, en tonnerre tranquille. Je me dis que si plus jeunes alors, ou si vieillis plus tard, nous aurions pu nous sublimer, remporter la bagarre qu'est ce délire d'errer, face à face, devant une même portée composée pour la grâce, de tout jouer sur les quais, d'enfoncer les barrières, de soudoyer les contrôleurs pour un dernier baiser avant qu'elles se referment, de se faire le cadeau de promesses exemplaires : "on se reverra bientôt", "tu seras mon totem et je serai ton serf, nous défierons le ciel et les seigneurs locaux, nous serons beaux et clairs y compris dans la peste !".
Nous serons ces départs qui disent en secret que malgré la distance, c'est ensemble qu'on reste. Nous serons le couple, la paire, le carré d'as.

Et puis je vois la neige et dans mon lit la place.
Non le vide cependant car le soleil je sais me prépare un tourment.
J'espère aussi qu'il t'en prépare.

Nous serons donc autrement, et merci du passage.


Alfred Kubin - La Mage et le serpent d'eau






lundi 27 août 2018

Soixante-dix-huit mille mouches

"Heureux sont les incinérés !"

Auteur inconnu


"Cadavre est création, maman, c'est que je me tue à te dire depuis dix ans déjà.
Déjà dix ans...qu'avions-nous alors comme unique compagnie ? Mygales, poussières et serpents !
Je m'en souviens de ceux-ci comme des cages thoraciques dans lesquelles nous creusions à la recherche d'un porte-feuilles, d'un peu de monnaie du moins..."

Cadavre est création, poupée dure, je te l'hameçonne en boucle sur le pulpeux des gencives car tu fais celle qu'ignore ! Or tu n'ignores pas que quand on se décompose, on compose également et avec merveilleux ! Des noirs, des jaunes, des bleus, on se pisse et plisse des ouvertures le temps que des velues colonies se radinent, bien soigneuses et en rang. Avec des dents pour tout corps, les insectes ensuite s'infiltrent, soulèvent les pierres des chairs mortes, vont à la chasse au rubescent ! Ils s'enivrent aux dégoulinances qu'on cachait sous nos yeux, nos abdos et nos côtes. Ils buffetent aux adrénalines sauveuses de monde qu'on gardait pour plus tard, aux désirs de romances florentines qu'on eut pas tout à fait l'occasion d'exaucer parce que trop occupés par le jeu des factures et du toit sur la tête. On en avait pourtant des stocks et des stocks de ces nuits épaisses d'étoiles qu'on demandait qu'à projeter en douce en labourant la main d'une amante cruciale ! Toutes inutilisées.

Ce qui fut en revanche franchement consommé, dans le temps imparti par les songes soutenant l'existence, ce furent les tristes après-midis sans victoire ni feu. De ce carburant maigre, nous fîmes des collections de voyages statiques et miséreux ! De pleines et grandes armoires à trophées de ces chambres sinistres où pas une rose vint nous solliciter...On les connaît si bien ces pièces à l'abandon...dont chaque mur pousse le reflet d'un intouchable rêve ou le visage net d'un de ces cauchemars d'enfance greffé à notre épaule. On a pas réussi tous. Et on a fini par en mourir très invariablement. De là nos coffres ont pustulé, répandant des trésors viscéraux qu'un bouquet conjugal de fourmis et bousiers dérobera à pleine bouche.

Se fait-on à la terre ? A l'idée d'être en elle, de lui fournir des minéraux ainsi que l'hébergement pour un trillion d'apaisées coccinelles ? Se fait-on, maman, à cette idée de créer seulement dans la Mort un peu de vivant ici ? Par des cocons, des léthargies, des érections d'amphores microscopiques sur le revers du torse jusqu'à ce qu'elles s'ébrèchent, qu'en naissent des chauves-souris ? Se fait-on à l'idée de nature permanente ? Que le crédit toujours n'est qu'un pas vers la pente, et qu'il n'y a rien à dire, rien à ressusciter, puisqu'on est déjà, foutu, en quelque sorte, au moment d'exister ?

Quand les néons se braquent sur nos paupières légères, fines flanelles beiges abritant un caillou soit noiraud soit marin, et que le docteur s'applique à faire sortir le premier cri...A cet instant précis où tout se détermine dans le tournoiement sourd des couleurs au plafond : lumières, humains, fragilités d'action, dans cette mêlée rosace d'instincts en partition pour une rive plus tankée - celle de l'éducation - on doit pouvoir deviner, même tout bébé, qu'une longue tache relie tous ces morceaux ensemble. C'est le pâté de la mort, notre débâcle innée et qu'importe qu'à côté les robinets soient d'or. On va se défigurer, s'affaler membre après membre sur l'amère vérité...l'Unique au monde :

Qui vit succombe !

Et qui succombera sera sous peu repas d'araignées en tout genre. Il n'y aura pas de rallonge, pas de surprise postérieure, nous vivrons d'ici à ce qu'on meure. Cela peut paraître bête à dire, bête à écrire, bête à penser mais nous serons bientôt les rôtis fantasmés de ces bêtes invisibles que nous écrasions las quelques heures plus tôt. Nous sommes leurs garde-mangers à ces saints animaux...qui eux ne font pas dans le détail ou dans le calcul des sommes. Ils dégustent et bourdonnent. Ils thésaurisent pas tellement sur l'éclat potentiel d'une amitié nouvelle ou sur comme c'est risqué d'avouer ses sentiments. Ça non, ils ne font pas de longues lettres, les insectes, ils écrivent en étant...et ils sont davantage de par ce principe simple, que tant d'hommes dits grands.

Alors...Allons...prenons avec nous nos bagages restants : une valise vide prête à tout accueillir et une valise pleine de tout ce qu'on peut offrir, et filons par les routes, en colonies amènes, nous aveugler au mieux de ce qui nous attend. Baisons sur le soleil à s'en roustir les os, forniquons in la lune dans ses caves de cristaux, faisons des langues aux vents du soir et des grimaces mièvres à l'enfant qui nous regarde. Tâchons de mourir avec le moins de rubis pourrissant en notre âme,
Avec pas un saphir resté sur le squelette et rien que quelques gemmes, qu'on se réserve à dire, à quelque future femme...

Façon poète oui...déclarons notre flamme, au point qu'elle s'éteigne, en laissant derrière elle qu'une tache de cendre *...

Il n'est d'ailleurs pas d'autre façon de mourir aisément
Qu'en disparaissant pauvre
De tout notre présent.

Adolf Wölfli - Anneaux océaniques et Île-fontaine gigantesque


* l'Auteur aurait très bien pu, ici, au C. substituer un T. de la même importance.

mardi 7 août 2018

Łódź 03.46.

La ville n'en avait pas fini de vomir ses cadavres.
La nuit d'avant, près de vingt-cinq mille personnes avaient été sorties de chez elles, placées sur des trottoirs, ramassées, puis jetées comme du sable dans d'immenses fosses communes.
Au matin, l'odeur pestilentielle, les températures toujours folles, ralentirent le travail de ces éboueurs nouveaux qui parvinrent "seulement" à en extraire huit mille.
L'après-midi fut plus productive, profitant d'un orage, quelques dix-sept mille dépouilles purent être enfin conduites dans l'une des quelques quatre cents fosses qui encerclaient la ville.
La nuit, puisque plus fraîche encore que l'après-midi, fut de nouveau la meilleure période pour opérer : pas moins de vingt-deux mille morts furent cette fois dégagés.

La matinée qui suivit, durant laquelle il pleuvinait, une allocution officielle parut sur tous les écrans encore en marche : des félicitations. Il fallait continuer.

Ce n'est pourtant qu'au bout de deux mois et demi de ce travail méticuleux et fou qu'enfin la ville fut débarrassée de tous ses macchabées.

L'accalmie fut cependant de courte durée.

Une nouvelle épidémie éclata tandis qu'annonciateur de drames encore plus grands, le printemps débutait.


Rick Fravor - Digital Landscape (2suns)

jeudi 12 juillet 2018

Priant pour que futur se souvienne des os

Cela faisait dix jours qu'on avait plus vu d'aube, ma mère et moi.
Rien que des nuits.
Partout, étalées, longilignes, elles tapissaient d'angoisses nos palais et nos yeux.
On y voyait que des ombres et savourait que du vieux...
Conserves dépassées, poires sures, salpicons biscuités
Mi-ténèbres, mi-sciure.

C'était ça de moins pour l'ennemi...
Encore fallait-il pas mourir
Mais pas mourir alors relevait du magique...
On en avait vu tant, des harnachés et des splendides
S'assoupir puis se réveiller vides...

Tant de familles, de proches, de voisins et de commerçants qu'encore hier on ne pouvait pas sentir
Finalement s'endormir, sans parfum, tout en nous laissant tristes...
Tant de cages thoraciques creusées à même chemise
Ou à même la peau quand il s'agit des filles
Comme ces seigneuries rousses ne pouvaient pas partir
Sans qu'on les déshabille
Et les fourre d'épines...
Couronnées de salives, griffées à l'intérieur
Elles éclataient ensuite à la façon du verre
Ou d'un pétale de fleur...

Et des rousses comme ça nous en vîmes des milliers
Brûlées vives
Malgré le froid polaire et l'absence d'allumettes, de réchaud, d'éclair et de silex.

C'est peut-être juste que c'était pas notre ère
Pas notre alunissage
Ou qu'on payait pour nos bagages...

J'en sais zéro pourcent
De ce qui poussa ces rangs barbares à nous mettre à l'amende aussi sauvagement.
Certains disaient que c'était une vengeance
J'y croyais pas tellement
Car je connaissais du monde manquant de s'évanouir
A la seule vue du sang...

Il devait y avoir autre raison
A cette folie extravagante...

Une sous-jacence de saucisson
Ou de billets de banque...
Un truc, une illusion,
Un maléfice pour qu'évidente devienne l'idée de nous chasser
Encore pire que les puces et ce d'après une...décision.

L'histoire, moi, comme je l'ai dit
Je ne la connaissais pas, excepté quelques bribes qui roulaient des tontons
Des soi-disances selon quoi par le décret d'un homme
Ayant su avaler l'intégrité d'un peuple
On aurait mérité pareille libération
De "l'hormone du meurtre"...

Pour ma part je maintiens que ça ne tenait pas debout
Bien que l'ogre existât
Et qu'il nous mangeait nous
Qui ne mangions pas...

Ou alors des petits bouts...

Soit d'organdi, soit de taffetas
Que poivraient de maux de ventre
D'impurs extraits de poux...
Et encore,
J'exagère le repas,

Pour de vrai, on mangeait nos tibias.

Cela faisait onze jours qu'on avait pas vu d'aube, ma mère et...
Ma mère...

*

Cela faisait douze jours que je n'avais pas vu d'aube.
Rien que des nuits.
Totales, elles tapissaient de deuils impossibles mes iris et ma bouche...
Que n'aurais-je pas fait alors pour m'en débarrasser,
De toute cette poussière et de toute cette cendre,
Pour reprendre seulement une douche, quelque fut son offrande.

Au treizième jour la lumière fut
Et je fis la même chose
Priant pour que futur
Se souvienne des os.


Giovanni Battista Piranesi - Restes de l'aqueduc de Néron


lundi 21 mai 2018

Glorieux, comme notre dame...

A A.H.

A l'idée qu'elle découche, je ne m'étais pas fait. J'avais encore sa nuque parmi mes oreillers, son accent espagnol de ruelle et vin frais. L'hémorragie de nos méfaits trempait encore mes draps et j'avais de sa bouche au sommet de mes doigts. C'était donc normal pour moi d'y pas penser qu'elle s'éloignerait, en une nuit et comme ça, qu'elle les transformerait, ces berges pédagogues d'un noir maîtrisé en étangs démontés aux algues équivoques. Etait-ce dentelle ou chaîne molle impossible à enlever ? Pendentif dont l'alcôve était mon coeur outré de comprendre, en fin de somme, que ce bijou toujours demeurerait fermé. Beau rubis incomplet maintenu hors de l'eau parce qu'au fond le cerveau ne peut pas se noyer, car il est habitué aux abîmes sanguines, ce fruit de Lamartine que folie seule détruit. Or je n'étais pas fou, pas totalement du moins, ayant pour moi une main agrippée sur la rive, au loin certes mais bien sur le qui-vive. Et celle-ci faisait rimes malgré la tragédie, et le sentiment d'ennui qui trime quand on survit. Elle triturait le sable, mouillé et gris, des débuts révolus envolés sans un bruit...tous ces grains cosmiques des rêves entrepris qui silencieusement échouèrent à l'onde, quand sa longueur périt. Je ne voyais pas quoi dire sinon que sans génie, de ma main orpheline tractant des poésies, j'aurais tôt fait d'en faire un collier pour ma gorge jusqu'à ce que celle-ci plie. Je me serais asphyxié vers le définitif, éclatant et ma pomme d'Adam et ces poires futures savoureuses à mes dents. J'aurais dit oui à tout ce qui, ici, dit non, écrit un testament à l'encre de ton nom et contraint mes parents à pleurer leur enfant. J'aurais semé pour qu'ensuite mes épis répandent de la cendre par-dessus l'infini de campagnes constamment amarrées en décembre. En gros j'aurais tari si je n'avais pas gardé sous ma paume une poitrine, un blanc sein d'aujourd'hui par la cime signée. La montagne et vallées à jamais légitimes parce que magiques à souhait. Mille mercis que c'étaient mes versants, mes versets, mes vertes avancées au sein des roches rigides, de la feuille vierge et des enzymes : poisons, onguents, arsenics et rapides. J'évoluais dans ces sens pour que d'un coup sublime, le lac de ton absence, par ironie divine, se creuse et se désertifie. Et que ma main retrouve son poignet habituel, ses vieux déclics et ses rituels, comme d'élever en estuaires mes veines devant un cou joli, que j'embrasserai sans m'en priver, de tout mon corps en pendentif pour l'or ravivé. Quand ce sera fait, cette accalmie, et que tout mon cauchemar à son tour découchera, j'observerai mes draps avec mélancolie en me disant que l'amour, comme nous tous, avait plusieurs visages et que le tien d'entre-eux était bien le plus sage, puisqu'il m'a laissé vivre pour que brille davantage ce que nous éteignîmes quand tu pris ton bagage.

C'est ce bagage précis, cette valise spéciale, qui rendra mon voyage nettement plus facile...lorsque arrivé, perdu éperdument, j'aurais ta nuque et ton souvenir en guise d'oreiller où coucher mes errements, plus un million de plumes cachées par tes soins histoire de contrer des étoiles leurs pointes. Et je dormirai bien sur ce page stellaire, et je dormirai bien car j'aurai là compris que toute perte est un gain, quand on perd honnêtement et qu'on aime vraiment, son prochain comme soi-même c'est-à-dire quand on sait que tout se réinvente, y compris le chagrin et les années démentes où rien ne rime à rien.

Comme tout rime à tout aux arcanes amoureuses,
Car tendres sont les cartes quand elles ont encore lieu
D'être tirées des flammes où l'on se pense heureux
Puis séchées par une femme à l'eau de ses deux yeux,

Revenue, revenante, cette femme c'est une image
Pour tout ce qui sait mieux, pour tout ce qui sait nage
Et compose cheveux empennant paysage
D'un système nerveux démesurément calme.

Ce que je veux dire, mon âme, c'est que je t'ai trouvé à force d'échouer
Sur tes noueux rivages
Et d'arpenter ta terre de mes phalanges sales,
En vers et pour tous ceux qui sauvèrent du drame,
Ce poème ambitieux qu'on appelle mémoire
Et ce recueil en cours, glorieux comme Notre-Dame.


Aubrey Beardsley - Diable en habit de femme