mardi 8 août 2017

Mille étages, mille crânes et mille cernes

Des escaliers courent à mes joues 
Petits escaliers sans histoires, 
Corridors en bout de course 
Dont les organes enflées 
Forment des tertres 
Successifs 
Cercueils accessibles pour ceux sachant marcher 
Sans risquer la pénible 
Glissade du couteau 
Sur la veine-papier. 

Tous ces fantômes d'ascension déforment mon visage 
Blanches apparitions passant devant fenêtre courte 
De ma peau
Et quartz sans entrave 
A la brillance lourde 
Perçant du trou l'agave...
Fleur sèche, musique sourde 
Que j'entends sans arrêt 
Lorsque je tombe en face
Du spectre
Du reflet. 

Il y a des jours où je me dis que je serai mieux sans vie 
En tant qu'opéra de côtes cassées et de langue blanchie 
Plutôt qu'en tant qu'ennui se déplaçant lassé. 
Il y a des jours où je regrette les grilles sur les ponts 
La santé de la pluie ou de nos habillements 
Empêchant toute fièvre véritable et violente
Empêchant toute mort enrhumée 
Dans le vacarme vert d'une médecine dépassée. 

Il y a des jours où l'autoroute me manque
Avec ces beaux carambolages 
Et ces splendides braquages de 3h30.
Il y a des jours où toute littérature me paraît 
Inconcevable 
Vestige grignoté de ronces impeccables 
Dont les enfants se moquent tandis que leurs cerveaux 
Magnifiques cerveaux gras, d'un gras rance d'esclaves
Barbotent dans les flaques 
De quelque néon noir 
Caressé par les vagues d'une mer de sable. 

La putain de vos grandes vies à vous tous 
Qui consommez vos pauvres sans demander leurs noms 
Avec le menton bien en avant et bien travaillé par les flammes 
Tisonnier en guise de visage que vous agitez 
Dans l'air
Comme un billet de banque
Qui flotterait dans une cage. 
Putain mais respectez un peu...ces dos que vous cassez 
Sans même avoir idée d'aucune de vos vertèbres
Tellement qu'elles sont soignées par vos ostéopathes. 
Faites-vous des petits-déj' autrement qu'au miracle 
D'être venu au monde à la correcte place
Et tentez de sourire 
En partageant votre lit dégueulasse
Avec deux enfants tristes
Et des ligues de mygales. 

Essayez donc un peu la grande vie des pauvres
Des non-européens, pas plus américains 
Et pas plus japonais qui s'égratignent la colonne
Pour que nos obélisques 
Fassent des guili-guilis
A ce fier soleil 
Qui, sans faim, sans force mais obstiné tout de même
Tous les engloutit. 

Essayez la vie sans vacances de ces français
Qui se raccrochent aux branches 
Et qui ne sont que fruits 
De la compote immense 
Que le trottoir macère 
Dans l'atelier austère 
De ces centres et tentes,
Quel joli carnage c'est, quand même, la pauvreté 
Quand elle est à ce point d'éloquence 
Qu'elle empêche toute bouche d'être enfin écoutée 
A défaut d'être pleine 
De brioches et de menthes. 

Putain la menthe connaissons-la 
Et faisons-la connaître 
Comme la femme du prêtre 
Aux jambes trop fines pour être honnêtes 
Et dont les dentelles creusent 
Des dessous de pastel 
Qu'un lac seul peut chausser 
Tandis qu'il se verglace d'une volée d'hirondelles...

Ah ça oui, la femme du prêtre 
Au baiser rouge feu 
Qui coure à mes deux joues 
Comme plusieurs escaliers, 
Plusieurs mises rousses sur le damier du soir 
Que j'escalade horizontalement 
En plantant mon regard 
Dans ce roi radical 
Qu'est la reine quand elle prend
Un autre escalator...

Quand elle prend
Un autre, est-ce qu'elle a tort ?
Je le pense sincèrement 
Mais bon je ne suis personne
Apte à donner raison ou à juger l'errement 
Disons que je ne suis personne
Entièrement 
Et qu'il faut plutôt suivre 
Des sentiers plus crédibles 
Fussent-ils emmerdants
Et loin d'être incroyables...

Alors, ne suivez pas ma voie 
Elle est avec ces trains
Qui passaient autrefois avec mouchoirs et mains
Avant que de paix lasse, 
On enlace le rien

D'un rail changeant voyage 
En visite souterraine 
Ainsi que mon visage 
En de ces noires cavernes 
Où tremblent mille étages,
Mille crânes et mille cernes.

Francis Bacon - Triptyque à la mémoire de George Dyer

jeudi 3 août 2017

Voir au dos

Aux pieds de ce mois d'août en décomposition
S'enrichissent des vers, boueuses décorations
Surgissant de ces mares, noires, d'avoir été happées
Par la paille solaire dont la bouche égrillarde
Chape de plomb tout l'air...
Chères ténèbres humides de la flaque vaincue
Je vous écris ému du fond de février
Et puis de ces vitrines où vivent mille jouets
Couvés par l'haleine, brûlante, de la lune
Dont la buée me fracture
Parce qu'elle rend au reflet sa fonction de promesse
En exhibant qu'un peu la résille déesse
A la jambe mangée par le jeu de l'hiver...
Les mannequines augustines sont elles plus morbides
Chocolats sans papier et roses sans vitrail
Où s'abriter doucement, elles décrivent stupides
L'entière nudité et oublient de parler, du goût
Autrement plus troublant qu'a pour nous le vêtement
Quand il songe à s'enlever mais qu'il glisse seulement
Avec la lenteur d'un précipice devant son érosion
Et la chaleur d'une roche auprès de sa fusion,
L'épaule propose cent déraisons, cent bretelles qui font
De la poupée l'être manipulant
Et de nous des tréfonds coagulés de sang.
Des pierres figées rouges, bandaisons rubissimes
Qui n'ont que rien à voir avec ces jades forcées
Comme dégluties par une bile avant d'être vomies
Sur l'esplanade bis d'une église rasée...
Ah ces clochers, tétons des villes qu'on entend plus sonner
Dans le bruit terrifiant de la virilité
Ah ces clochers et tout en-dessous d'eux ces belles religieuses
N'ayant de religieux que leur chair d'impiété...
Tous ces couvents de nymphes voilées
Et aux yeux d'hollandaises
Qui se sont envolés à l'heure de la fournaise...
Quand il fallut céder au siècle et à son sexe
Sabre désespérée de ne pas être une lance
A cause des autrichiens et de leur éloquence...
Et donc siècle en plein doute
De pensées maternelles en guerres gigantesques
Jusqu'à ce mort mois d'août où les vers s'empressent
De trouver un abri
Sur les trottoirs ou dans les lits où s'écrivent les histoires
Des immondes maris
Qui n'ont du clitoris qu'une image rasoir
En bons chiens andalous qu'ils sont quand il fait noir
Et qu'il faut rallumer la lumière à la langue
Et qu'il faut ranimer ce phénomène exsangue
Pour que naisse la graine, la fleur et puis la mangue
Soit le seul fruit au monde capable de pousser
Quand la mousson se fait
Et le seul triomphe dont le trophée s'avance
A mesure que l'on vainc, et qu'elle vient
Et qu'on cause en fin de compte enfin
Avec le divin, la rose, et la gousse légitime
D'où pleuvent tous les parfums...
Mais cet été pour sûr n'est pas clitoridien
Et nos chiens ont des vers, et nos femmes des chiens
Tandis que juste au-dessus, le soleil et son sein
Versent le lait amer de sa main médecine
Épluchant les aiguilles, asséchant les canaux
En remplissant la jatte de la bête porno
Dont les rugissements sont des imitations
D'imitations semblables à d'autres imitations
Et dont l'oeil perçant est une simulation...
Cette bête du Gévaudan tient aussi nos mâchoires
Avec elles nos salives et nos lignes de bave,
Lubrifiants de fortune et appâts un peu sales
Mais cire de cet alcool frappant chaque baiser
Dès lors que d'une langue l'autre une pièce se crée
Aux murs d'excellences et aux moulures tracées
Directement, à l'angle des nuages...
Alcool salivaire d'un été encore beau
Dont le croa-croa enchante Allan Poe
D'un air (forcé) de Virginia
Avant que celle-ci ne doive s'effacer
Sous les cordons de marbre d'un trop serré corset...
Saisons au paradis de l'enfer entreprit
Sous le plomb aoûtien que les vers grappillent
Comme le fait l'araignée à l'ombre de son fil.

Nous, pourtant, sommes au soleil
Du moins, moi, je le suis
Car ton dos maintenant vient de percer la nuit
En trois gestes seulement (découvrant épaule une, épaule deux
Puis William Degouve et ses lampadaires bleus)
C'est alors qu'aveuglé je vois réellement
De l'architecture toutes ses arguties,
Puisqu'une colonne suffit à faire un Parthénon,
Et puis de la peinture, et puis de la musique, leurs limites profondes,
Puisqu'une feuille blanche suffit à peindre tous les sons
Et puis de l'art d'écrire, enfin, toute son idiotie
Puisque ce court poème, et pas un autre au monde,
Dissimule chaque phrase, chaque strophe et sonnet
Sous l'encre indivisible de sa grâce incarnée...
Et je le dis sans craindre de possibles procès
Pour grandiloquence, ce dos, cette opulence
D'une pauvreté géniale de sourire sincère, cette ambiance
Cette chose de lumière...
Est un pont nous menant jusqu'à l'éternité
Ainsi qu'une vieille horloge ouvrant les voies lactées...
Ce dos c'est l'horizon devenu vertical
Et toute la vérité faite horizontalement...
Etoile nue, brutale, d'une évidence d'aimant
Ce dos je m'y soumets, je me traîne à ses pieds
Comme aux pieds d'un mois d'août, comme un ver rêvant
Que cet astre dorsal me boive comme une flaque
Et qu'il n'y ait plus rien d'autre que de la vapeur d'eau
Jusqu'à l'hiver prochain
Et jusqu'à ce que la lune
M'arrose de son pain...
Miette après miette, morceau après morceau
Flocon après flocon, florin après florin
Sous la couette comme un seau
Recueillant sottement tes sanglots opalins
Ultra-joyeux chagrin, désert diluvien
Que j'écarte modestement de mes modestes mains
Afin de repasser, du continent noir au continent sanguin
Le linge de nos étreintes qui jamais ne séchera
Parce que ce beau drap baigne dans d'encore plus beaux draps
Tissus de la caverne où le soleil va
Replié sur lui-même, plier la lune aussi
Dans le crépuscule rouge d'une aube mal dégrossie
Faire un enfant au ciel, merveille d'origami
Dont chaque face avance un visage de choix :
Soit la flèche, soit la langue, soit l'orage des doigts
Soit avoir pour soi toutes les soies du soir
Dans notre lit trempé de gloire
Et sec de tracas...
Dans notre lie, dans notre marc
Noire vitrine que je bois, dégoûtément
Pour que le futur passe
Mais il ne passe pas
Alors il me faut boire encore davantage
Ma solitude en tasse, en échoués rivages
Qu'aucune écume masse...
En île finalement déserte absolument
Et d'hiver et d'été, et de villes et de champs
Et des vers et des chiens, et des vides tombant
Comme une échelle de cordes
Dans le puits de tes reins
Où je me décompose,
Alambiquement et l'air de rien...

Comme un orgasme vert qui se désire rose
Chapant de plomb tout l'air d'amères ecchymoses
Chéries par Baudelaire et par tant d'autres choses
Délaissées par la mer aux cent persiennes closes
Où rien de l'air ne passe si ce n'est une ébauche,
Une chevelure, un marbre, quelques rimes croisées
Faisant voir la rose cachant la roseraie
Et de l'idylle son Nez...
Avant qu'il ne reparte parmi la perspective
Sous l’œil moscovite dont le manteau volé
Transporte la buée de tout ce qui arrive
Quand la résille parle un soupçon de français
Et nous dit de venir "auprès de sa prison
Qui seule sait rendre libre"
Et donc nous venons...
Avant de repartir chercher la quatrième
De notre amoureux livre
Parmi le souvenir et ses versants sublimes
Où roulait ton verso...
Miroir sensualisé toujours en mouvement
Sur la route du temps,
Ton dos - j'insiste ! - est cet encens
Construisant et l'église et ses caves
Aux vins appétissants coulant depuis la grappe
Blanche
Du Christ tel qu'il fut.
Ton dos est tout son sang
Ainsi que sa texture
D'éperdument et pur.
Ton dos est toute sa peau
Qui, de miracles suppurent
Et d'épiphanies suintent !
Ton dos, seule ville sainte
Dont les murs tiennent bons
Quelle que soit la saison,
Et quelles que soient les plaintes...
Ton dos est l'aventure faite corps
La carte autant que le trésor
Et je creuse en son sable chaque fois que je m'endors...

Et je dors souvent parce qu'il faut bien vivre
A défaut d'être mort...(mais du genre petite
La mort et qui respire encore, difficilement mais vite,
Vite, et encore, putain de merde, encore !...aux portes du licite
Où gisent tous les ors)


William Degouve de Nuncques - Les Paons

samedi 29 juillet 2017

Ternaire à quatre pattes

Je dus me rendre à l'évidence que j'étais très malade
Quand, du haut de mon enfance lourde d'insécurité
J'observais sans tendresse le cri de mon cadavre
A peine né.
C'est que j'étais du genre squelette depuis le premier soir où inopinément frappa sur mes attelages d'os confus immenses le martinet horrible de la main maternelle...
Tout enfant, moins osseusement construit, aurait pleuré, se serait mis à genoux voire aurait embrassé de sa bouche remplie d'ombre ce menorah de doigts...
Tout enfant sauf moi car j'ai toujours questionné
Les formes du cauchemar et quel fût l'intérêt
Pour l'Humanité
De les faire rentrer, aussi directement, dans la réalité.

C'est là le drame de toute intelligence, elle fonctionne à rebours et déjà dans un monde percé de toutes parts...Je donnerai tellement de mes sublimes joues pour que puisse s'inverser ce triste état de fait, bien installé maintenant au creux européen de nos psychologies, qui dit...

Que les rêves jamais n'arriveront sur la Terre
Alors que les cauchemars nous dominent entièrement.

Embrasser la femme de toute une vie, prendre le premier train pour la mer juste là et se baigner en elle tandis qu'à nos pieds dansent les fleurs de l'océan, c'est là de ces fantasmes formellement impossibles car...même si pareille femme existe et qu'il lui prend l'audace de nous aimer aussi, même si le train est à l'heure et que, un miracle en appelant un autre, la mer l'est également...et même si le sable nous fait la gentillesse de ne pas s'infiltrer entre les creux superbes de ce lit conjugal...même si tous ces magiques prérequis sont sait-on comment doucement réunis...et bien l'écume sera tiède et formulera un rhume qui formera une fièvre qui obligera la venue, dans cet idéal théâtre, d'un médecin moustachu ayant tôt fait d'ausculter notre femme...
Et de ce geste de survie surviendront tous les drames, toutes les tragédies...Ô jalousie de l'amant, ô liberté esthétique du ventre qui fait gicler partout et sans gilet de sauvetage le filet savoureux de sa protubérance...et puis, sexe, enfant, et mort. Sans aucune pensée pour ces fleurs d'océan ayant duré un jour et que l'Homme continue d'appeler Dieu sait pourquoi "amour".

Le rêve, état du corps et de l'esprit, permettant à ses deux de faire du ciel une compagne et du temps un appui, n'existe que dans les rêves...

Mais le cauchemar, mais le cauchemar lui...
Même notre frayeur la plus brutale et la plus obsessive n'est qu'une soie dérisoire en face du textile, brodé avec obstination, enrubannant nos yeux dès lors que s'allume la fosse télévisuelle...
L'arrivée sur notre ventre d'un démon à fesses de cuivre et regard noir
Le saut du dix-millième étage
La découverte d'une salle de classe où il faudrait revenir ou d'une autre plus grande dedans laquelle on parle en ayant oublié avant de se vêtir...
Tous ces terrassements infâmes ne sont que des vins pétillants quand ils sont comparés à la vinasse tranquille, mais imbuvable et mauve, que nous force à becter chaque jour nos trottoirs quand coulent sous nos yeux, en fromage grisâtre, le corps de nos pauvres...

Si se rajoutent à ça la guerre, les faillites nombreuses...de la bourse, du coeur ou de la poésie...ainsi que l'appât noir fixé à notre dos nous rappelant toujours qu'un jour on quittera l'eau...

Il paraît réaliste que de dire que le cauchemar est vrai
Alors que le rêve tient du jeu, absolument, désintégré.

Je dus me rendre à l'évidence que j'étais très malade
Quand, au bas de mes cauchemars à la gorge béante
Je trouvais des beautés, rubis à s'y méprendre
Me donnant l'impression de vivre comme un sarde
Dans l'Italie des contes
Avec des bijoux longs sur toutes mes phalanges
Et rien que des remèdes endormis dans mes bagues :

Parfums d'après orage, senteurs d'oblongues mangues
Capables d'arracher une larme, croûte farcie d'émotions
Aux paupières asséchées des plus commotionnés pour qui l'amour tenait
D'un chien
Terreux et noir, qu'une semaine plus tôt ils avaient enterré...

Avec mes gaz sous mes diamants et mes liquides sous mes citrines chauffées
Je faisais venir le rêve, élégamment,
Et le rêve de crier
Comme un miracle, comme une rime,
A peine né mais délivrance.


Johann Heinrich Füssli - La belle Gertrude, Hamlet et le fantôme du Père

vendredi 23 juin 2017

La constellation du chien

En ces heures incorrectes où le sinistre mange tout le visage humain, d'incendies sur les mers en glaciers ignivomes, je cherche parmi les tombes éclairées au hasard, un sourire sauveur.
Sauf que cette grimace entamée par deux joues surprises par l'air frais d'une tendresse alpine n'arrive jamais pour moi malgré l'empressement que je mets dans chaque encre pour qu'il puisse exister.

Blanc, cultivé par le passage sur mon front de lézards étonnants amoureux de la rime, incroyable conteur des dénivelés du spleen, je ne suis finalement pour la gent féminine qu'un soliste de plus sur les greniers charnus de leur délicatesse...
Un essai d'astronaute dont la combinaison voit ses fils perdus au gré des attractions tandis que sa visière s'embrume radicalement dès que la lune approche et qu'il faut la fouler...

Je m'étais espéré un destin de morsure et d'orgie sur la langue mais je ne suis qu'une dent brisée par feues mes jambes et qu'un palais sanglant dégageant comme un puits l'atroce odeur de cuivre de mon enfermement.

Qui me voit dans la rue couve obligatoirement une envie de vomir et si tel n'est pas le cas c'est que déjà les glaires furent expectorés.
L'or désargenté de ma vie d'écrivain aux yeux colorés d'os et de grandes brûlures n'intéresse pas les autres et ma corne de corps, sous-ligue d'intestins constamment oppressées, n'est qu'un drap d'ossements que la Nuit vient poser sur le séchoir du Temps.

Ainsi, jeunes femmes, avocates en devenir ou maîtresses de peintre, voient dans mon apparence uniquement son revers, c'est-à-dire la chair retournée, la cuisse confusée par toutes ces cicatrices tracées quand j'étais gosse sur l'épaisse page blanche de mon désavantage.
Elles voient le barda noir des ficelles agissant au travers de mes membres et ce genou rentré, et cette cheville qui tangue avant que l'embardée de ma basse moitié n'achève son chemin au pied d'un escalier...

Cependant s'attrister d'une telle réception relève du mauvais goût, tout comme il est minable d'enfanter un poème ayant pour seul objet le Je et ses entrailles, fussent-elles désespérées.
Alors, faisons lamentable rase de ces pleurnicheries et joignons pour finir, les louables sentiers de la vasectomie !

Car quelle personne douée de discernement pourrait bien désirer que mon sperme, dès à présent liquide d'une teneur effroyable et dont la densité n'a d'égale que l'horreur qu'il inspire à la vue, suppurante fantasmagorie que Poe certainement aurait pu emprunter pour peindre justement son masque de Mort rouge, n'enfante ? Je veux dire, si par malheur mon sperme avait la folle idée de croître au creux d'un ventre, de femme ou bien de bête pour parler là d'un scénario possible, il paraît évident, même pour moi qui le possède, qu'il grandirait à la façon des pestes et prendrait le faciès de quelque lèpre humide, de quelque truie stupide !

Oh ! mon squelette de sperme, s'extirpant avant l'heure du bouillon amniotique, deviendrait en l'espace de quelques jours sur Terre, la pire créature ayant jamais vécu et la racine ultime de chaque futur cauchemar. Alors, je vous en prie, mesdames, menez-moi tout de suite vers ces laboratoires où l'on coupe la bite des vermines dans mon genre, ça nous évitera bien des problèmes et puis pour Lui ne craigniez rien puisqu'on ne peut pas tuer ce qui est déjà mort.

Ceci étant dit, je demeure disponible pour un éventuel café, d'autant qu'il paraît même que j'embrasse très bien quand ma bouche se retient de dire la vérité.


Eichi Yamamoto - Capture issue de "La Belladone de la tristesse"

mercredi 21 juin 2017

The scheme

Fallait-il frapper l'enfant ou le laisser sur la plage avec ses membres informes
En guise de seules armes contre les rouges cuirasses de la nature bretonne ?

Fallait-il seulement se reproduire et mettre de la machine parmi les grains de sable ?
Si tout était resté à l'état de cible incroyablement plane sur laquelle aurait dû, un moment l'autre, se planter les étoiles, n'aurions-nous pas été plus heureux en fin de compte ?
Savoir que l'on va mourir dans un mouvement d'écume obstruant les courroies de l'oxygène, du sang et de la joie, est-ce là une destinée enviable sur l'amibe ?
Cette grosse amibe qu'est l'enfant sur la plage et qui n'est traversée que par l'électricité, sans aucune sorte de logique ni de masque, entre chacune de ses morts.

Il aurait certainement été plus sage pour toute la race humaine que de s'éteindre après la première gâterie, le premier oeuf au plat ou le premier homerun.
Vouloir multiplier ses sensations divines et en donner l'accès à tous les êtres humains était un acte d'une crasse ignominie.
Déjà parce que toute multiplication sous-entend un appauvrissement de ces nues découvertes
Ensuite parce que cet appauvrissement évidemment veut dire que beaucoup de personnes n'auront jamais la chance (si l'on se fie aux froides dramaturgies comprises dans les mathématiques), soit de goûter au sexe, soit de toucher à l'oeuf, soit de taper une balle lancée à 100kmh.

Quand notre Dieu réel, celui qui ressemblait du visage à un singe et du corps à un adolescent, a pris la décision de nous propager comme des champignons, il a à mon avis franchement manqué son coup.

Combien de couchers de soleil inutiles et de nuits invisibles ont-ils eu lieu depuis ?
Combien de fosses pleines de marmots tracées par le fil d'une balle ?
Combien de crimes irrésolus et de pièces d'opéra, magistralement pensée par une vie cérébrale supérieure à la moyenne et désireuse d'un peu sauver le monde, invariablement tombées dans un mutique oubli ?
Combien de glaces à la crème sur des tee-shirts vifs nettoyés à la hâte dans les toilettes d'un centre commercial ou d'un restaurant bondé creusé en plein milieu d'un parc d'attractions au-dessus duquel, indifféremment, les nuages transportent les rires apeurées et les larmes sérieuses de ces jeunes adultes coincés dans des costumes d'écureuils géants pour un salaire encore plus ridicule que tout ce ridicule qu'est cette vaste entreprise qu'est le divertissement ?
Combien de femmes battues pire que la Terre ?
Et combien de noyés, comme on dit, en plein air ?

Toutes ces recopies ininterrompues du délitement humain, de ce tibia brisé par l'avant d'une voiture à cette gorge tranchée par la caméra que tient le terroriste, toutes ces répétitions de guerres, de pestes et d'infanteries valent-elles vraiment la peine d'être "mourrues" en face de ces orgasmes et de ces oeufs se battant en duel dans la poële imbécile de la Mortalité ?

N'avoir pour certitude que l'idée fondatrice qu'un jour notre coeur crachera du sang par terre et un qu'on le rejoindra après un dernier rail de sueurs et de calmants...tout en vivant avec pour unique entourage une nef de frustrations dont les vitraux éteints vous rient à la figure à chaque éternuement (ou geste immaîtrisé)...et ce bien sûr en côtoyant une quantité astrale d'idiots et de catins, infichus d'aimer ou de serrer une main sans planquer sous leurs langues ou sous leurs ongles sales, d'inélégants miroirs ignorant tout d'eux-mêmes et de la majesté d'un bouquet de chats noirs...

Quand ceux-ci sortent et puis se battent, musique répétitive mais toujours réjouissante de miaulements atroces où les félins se griffent, sous l'oeil poché des lampadaires actuels, jusqu'à ce que mort s'en suive ou que flotte dans l'air un parfum de passion voire de viande prise.
Celle d'un rat
Dont les infatuations envers l'automobile le précipitent chaque jour vers un sombre futur
De ventre déchiqueté.
Et bien ce ventre, gris de poils et rouge de sang, ce ventre en vérité est la Lune elle-même.

La Lune oui la Lune n'est rien de plus qu'un abdomen de rat percé par la vitesse et rongé par les chats.

Ne croyez donc pas tout ce qu'on dit sur elle, à savoir qu'elle guiderait les marées ou les physiologies des hommes endonjonnés et des femmes mariées ! Ce sont de pures bêtises et j'en veux pour preuve qu'en ce soir où ce couple, visiblement gagné par l'ivresse, a déposé son fils comme une lettre sur la plage, il n'y avait pas de lune dans le ciel et donc pas de marée, ce qui n'empêcha pas, pourtant, les vagues de le décacheter et d'en faire au final, la chose de l'océan.

Tout comme nous sommes, après tout finalement, la chose de la Terre
Et des êtres vivants qui n'ont bien de vivants que le nom de leur père
C'est-à-dire quelques lettres trouvables facilement dans n'importe quel cimetière de chaque métropole
Tout comme les oeufs brûlés, les jouissances piteuses ou les balles captées avant qu'elles touchent le sol.

Avant qu'elles touchent le sol...
La vie, c'est sans doute cela, c'est faire le deuil du présent au profit de son illusion et accepter que cette balle, destinée ou au gant ou au sable et qui quoi qu'il arrive sera bientôt salie, soit par la main de l'homme, soit par celle de la plage, peut encore aller ailleurs (là où il fait beau par exemple et où les petites lèvres pleuvent génialement) puisqu'avant qu'elle ne touche le sol, cette balle est la nôtre.

*
Note à l'attention des lecteurs émotifs ou par trop désireux d'obtenir des réponses : Rassurez-vous, l'enfant a survécu à son voyage en mer. Il vit désormais en Russie où il attend d'être pendu parce qu'il a le défaut d'apprécier différemment ses oeufs. Quant à ses parents, ils sont restés en France à prospérer, comme beaucoup de salauds, avant qu'un accident du quotidien (dans ce cas précis, la vieillesse) ne les cloue pour toujours au dossier d'une chaise. Bien fait pour eux !

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mardi 20 juin 2017

Les mots de corps. Introduction.

Mes nerfs sont devenus de ces créatures pâles et de ces herbes rabougries que chaque courant d'air terrasse ou décapite. Le moindre bruit païen, la moindre voix joyeuse par la cause des drogues, la moindre faute dans l'art orthographique occasionne sur eux ainsi que sur l'ensemble de mon métabolisme, de franches afflictions. Tant et si bien que Paris, ville propice à toutes ces humaines bêtises, a fini par devenir l'arbre porteur de toutes mes blessures. Et ses encoches sont nombreuses et elles portent cent noms. Cent noms de femmes et cent noms d'hommes m'ayant déçu, trahi ou bien quitté. Cent noms de parents m'orphelinant sans le savoir tout en perdant leur œil pour ma littérature...comme si cette dernière dépendait tout à fait de notre fréquentation et non de sa valeur.

Quelquefois, je me dis qu'aucun de mes contemporains n'est finalement capable d'un peu me rassurer. Quelquefois, autant dire toujours, je doute des autres comme je doute de moi et se ferment alors des portes angoissantes, joues d'un visage à la bouche piégeuse et dont la doublure des lèvres cache parmi la carne, le gloss et les plissures, plusieurs rangées d'os acérés comme il faut.
Disons que - et les mots qui vont suivre roulent des mains d'un homme fatigué qui se sait inutile - dans la plupart des cas de ma vie actuelle, l'être humain me tombe sur la tête et que je dois composer avec ses cris à mes oreilles et ses boyaux s'enroulant autour de mes épaules.
Disons que...l'agacement menace d'être bientôt un sentiment d'habitude pour moi comme on s'adapte bien à dix kilos de plus ou dix kilos de moins.
J'aimerais ne plus être agacé et me satisfaire comme Antigone de ma vie de fiction mais la tasse me boit trop dramatiquement. Ceux qui me voient sourire jurent avoir vu souvent des larmes s'avancer et ceux qui voient mes larmes m'assurent après coup avoir senti une ligne se creuser sur mes veines. Pas que je veuille effectivement me suicider mais la vie paraît parfois tout faire pour que j'y pense. Je pense qu'elle fait avec moi comme avec tous les autres, elle insinue, elle balade son murmure jusqu'au coeur volontaire qui saura l'écouter comme un chemin à suivre. Et puis, et puis, celui-là me tombera sur la tête, avec ses cris à mes oreilles et ses boyaux s'enroulant autour de mes épaules.

Le truc, parce qu'il y a un truc comme dans tous les tours de magie véritable (même parmi les plus noirs), c'est que la plante grave de mon découragement n'est pas de ces croisements engendrés par la science, en ceci que je suis un dépressif tout à fait naturel voire tout à fait logique. Je veux dire, qui n'aurait pas des difficultés à se sentir heureux en ayant la moitié du corps privé de toute latitude, sorte de machine désorganisée qui sait mener d'un point A à un point B mais dont l'allure est grossière et dont les mécanismes épuisent la colonne en plus d'offrir au monde ce qu'il ne veut pas voir, c'est-à-dire l'handicap. Car oui...je suis handicapé et oui ce monde se refuse à me voir. Enfin, ce n'est pas tellement ça, c'est plutôt qu'il se refuse à me prendre pour quelqu'un n'ayant pas ce que j'ai, ce qui est normal et juste sauf que mon cerveau, pour survivre et garder la tête haute, lui, persiste à me faire croire que je n'ai pas tout à fait ce que j'ai. Histoire d'être plus clair, voici comme je m'imagine quand je marche en pleine rue :

Je suis un homme élégant qui a, certes, un léger défaut de marche mais qui porte excellent.

Et voici comment la réalité est :

Je suis un homme élégant qui a un grave défaut de marche, visible par tous au premier coup d'oeil, tabou basique de tout échange, grief esthétique impossible à corriger et m'enlevant toute chance de séduire par le corps.

Je suis donc un handicapé pur jus.
Et l'handicapé - et attention, ce qui vaut pour moi qui suis malgré tout modérément blessé vaut mille fois pire pour celui dont la vie est en chaise, en béquilles ou bien sur une planche - est cet homme, cette femme dont la révélation de son insécable condition provoque toujours, absolument toujours, la déception chez l'autre.
Qu'un homme soit noir, musulman, homosexuel ou qu'une femme soit femme, au-delà du lit mortel et discriminatoire, ils trouveront chaque fois ou presque une seconde couche auprès de ceux qui ont soit la chance de leur ressembler, soit l'intelligence de les aimer.
Mais un handicapé n'a pas ce choix.
L'handicapé ne peut pas aller auprès des autres handicapés car ce serait comme se retrouver dans la classe d'un type, un peu plus beau que vous, et arborant la même chemise. Etrangement, parce que défait de son exclusivité, votre chemise paraît minable comme tout l'handicap, au milieu d'autres handicapés, paraît encore plus grave que dans cette comédie qu'est la vie quotidienne.

Et l'handicapé ne peut pas non plus compter sur ces autres susceptibles de le comprendre totalement ou bien de l'accepter. Parce qu'un oeil arraché sera toujours difficile à voir pour quiconque tout comme par exemple une paire de jambes à angle droit.

Nous sommes les bienvenus nulle part et les héros d'aucune mythologie, nous sommes l'assuré accroissement du malaise partout où nous passons, comme ces sans-abris n'ayant plus du savon qu'un souvenir lointain. Alors, plutôt que de sentir exclu, on s'oblige à se sentir semblable aux autres êtres humains. Quand bien même, dans les faits, ils ne savent rien.

Car ils ne savent rien. Quand un foulé de la cheville ou un fracturé de la jambe me parle avec compassion de notre épreuve qu'il imagine commune, je souris en pensant à lui fracturer l'autre...puisque l'handicapé, contrairement au blessé, n'a bien souvent aucun espoir de guérison. Il ne peut pas serrer les dents pendant six mois en se disant que de toute façon, tout finira bien par rentrer dans l'ordre...puisqu'il serrera sûrement les dents toute sa vie, et de plus en plus fort, comme l'âge et ses dégénérescences frappent encore plus crûment les êtres déjà faibles.

Ils ne savent pas ce que c'est que le regard d'une femme ou d'un homme quand cette personne découvre avec déplaisir que l'on est pas comme elle et que conjointement s'évanouissent les mirages copieux qu'une rencontre standard aurait pu entretenir. Ils ne savent pas ce que c'est que d'être traité toujours avec pitié, comme un enfant, comme un vieillard, alors qu'on espère simplement se fondre dans la masse. Ils ne savent pas non plus l'effet inverse de cette envie quand la foule, des transports ou des rues, ne remarque pas ce cadavre attaché à vos jambes et vous bouscule et vous écarte, et vous balance sans distinction aucune. Ils ne savent pas ce que c'est que de devoir toujours veiller à sa posture en compagnie d'autrui alors que tout notre corps réclame le laisser-aller. Ils ne savent pas ce que c'est que de devoir se courber, se forcer, se plier, pour avoir enfin l'air d'un de ces humains de cinéma en face de la glace. Ils ne savent pas que les miroirs sont pour nous les choses les plus graves parce qu'elles nous sortent de l'état de grâce du "je suis comme eux, au fond" et nous remet devant notre difformité.

Et cette liste pourrait durer encore cent ou mille paragraphes mais là n'est pas le but, d'ailleurs, je ne sais pas quel est mon but tandis que j'écris ces lignes dévoilant le portrait de mes souffrances intimes.

Peut-être cherchais-je à me soulager ? Ou à me faire plaindre ? Ou à mettre en lumière ce qui est tant à l'ombre ? Je ne sais pas.

Ce que je sais en revanche c'est que mes joues sont tièdes à cause de mes larmes et qu'à y voir de plus près, il se peut que cette ligne se creusant sous ma veine soit en fait un poème...du genre miraculeux...du genre qui sauve des vies...ne serait-ce que la mienne...et c'est déjà joli.

lundi 19 juin 2017

Hangwoman. Chapitre 1.6

Violaceous Curtains




Une proposition de cinéma...je me demande bien ce qu'il entend par là...est-ce qu'il envisage sérieusement, près de cinq ans depuis notre dernière rencontre et après ce que je viens de lui dire, de m'inviter au cinéma ?
Peut-être me pense-t-il folle au point de vouloir rejouer mon adolescence à coups de pop-corn et de films d'horreur en guise de prétexte pour lier nos mains moites avant de souder nos deux bouches devant le tube rock du générique de fin ?
Ou peut-être s'estime-t-il suffisamment séduisant pour que j'acquiesce à la moindre de ses tentatives, ou les deux à la fois...
Moi, la femme imaginée fragile usant d'une histoire tirée par les cheveux pour obtenir du sexe auprès de ses beaux yeux ?
Qu'entend-il vraiment par "une proposition de cinéma" ?
Je ne le sais pas, j'ai un mal de tête assez costaud, les boyaux retournés sur eux-mêmes comme ces ressorts magiques descendant gracieusement ces lointains escaliers où l'enfance était belle et formait des promesses à chaque nouvelle journée...
Je n'aurais pas dû me rendre directement chez lui mais la coïncidence était trop forte, je ne pouvais rester les bras croisés après avoir lu ce que je venais d'écrire...
"Décapitation par un inconnu de Ben Cavalero, résidant au 36 rue des Écaillés, P****"...
Je ne pouvais pas me contenter de lui écrire un mail ou de l'appeler au téléphone, il aurait immédiatement songé à un canular ou à une de ses blagues, étranges mais sans conséquences, qui font le lit des légendes urbaines...
Il fallait qu'il soit prévenu de vive voix et qu'il comprenne, pour de vrai, que sa vie était en danger...
C'était là mon devoir en tant qu'ancienne camarade d'école et tant pis si j'avais l'air d'une conne.
Le ridicule vaut toujours mieux que la lâcheté. Le ridicule ne tue pas mais il donne mal au ventre...je ne sais pas ce que j'ai...
"Une proposition de cinéma"...je commence à avoir des frissons et mon environnement, ces toilettes exiguës, cet éclairage gras, d'une solitude de lampe sortie de ces hangars où s'épuisent en rond le bétail inutile...et cette porte blanche tachée par trois fois de gros pouces violets...

J'avais toujours recherché la perfection, dans ma vie intérieure comme dans ma vie de cœur et je ne l'avais trouvé qu'à de rares exceptions par le biais d'alcools forts ou de nuits étonnamment sexuelles durant lesquelles les passions, les réelles passions, cessaient de chercher à tout prix le bon mot et la bonne expression au profit exclusivement sensuel.
La Langue battue par la salive, la caresse et l'instinctif rougeur de joues qui s'abandonnent au fond de cuisses bavardes...
Iris...Iris était la seule sorte de perfection perdurant dans mon monde même lorsque j'étais sobre alors Ben et son cinéma peuvent clairement aller se rhabiller...
J'aimerais tellement ne plus être dans cet appartement et être dans mon lit, tout contre elle, sans avoir rien de plus à penser qu'à la chaleur, anesthésiante, de son corps près du mien.

Mais son corps était loin et j'étais dans ces toilettes, décorées par la mauvaise nouvelle et les désirs d'un homme incapable de peindre correctement une porte.
Il avait songé à remplacer son beige mortuaire par un violet plus amical mais l'ampleur de la tâche l'avait sans doute refroidie et il s'était contenté de trois grosses traces de doigt avant de reposer le pot de peinture bien sagement sur son étagère.
Toutes mes expériences avec les hommes ressemblaient à cette porte, c'est-à-dire à une application rigoureuse de la chose inachevée.

Mon crâne me brûle, il paraît dupliquer cette ampoule grillant au-dessus de moi, je devrais peut-être sortir de là et demander à Ben de me filer un anti-migraineux avant de m'éclipser avec pour moi l'excuse de ma petite santé.
Mais quelque chose me dit qu'il vaut mieux que je reste.
Je ne pense qu'il m'ait tout à fait cru tout à l'heure quand je lui ai dit que je savais de source sûre que quelqu'un avait en tête de l'abattre froidement.
En tout cas, il n'a pas eu l'air effrayé ni surpris, comme s'il n'y croyait pas du tout ou s'il savait déjà.
Il ne m'a même pas demandé d'où je pouvais sortir pareille information, il m'a simplement resservi un verre et m'a parlé de ses projets dans l'immobilier avant d'évoquer sa fameuse "proposition de cinéma.
Si ça se trouve, il est l'ami d'un ami d'un ami qui travaille dans ce milieu et il a vu en moi un potentiel d'actrice pour sûr insoupçonné.
Si ça se trouve, la réalité est moins glorieuse.
Quoi qu'il en soit, même s'il me voyait avoir un destin à la Marylin, je n'en voudrais pour rien au monde...

L'idée de passer des jours entiers à patienter sur une chaise avant de dire cinq lignes à un vieux beau sans charme payé quatre fois plus que moi ne m'enchante aucunement...pas plus que je ne rêve de croiser dans la rue des gens qui me reconnaissent.
Je n'ai pas envie d'être un symbole à cause d'on ne sait quel hasard chimique faisant que mon visage, filmé par une machine, a un truc d'attrayant...je veux pouvoir continuer de scruter la tête des passants en totale discrétion et continuer aussi à leur inventer des histoires, à partir d'une ride ou d'un clignement d'oeil...
Les étoiles richissimes des boulevards célèbres ont pour moi un attrait similaire aux jeans dépecés, en ceci qu'elles dépendent entièrement de la mode et que celles-ci, de toutes les façons, ne durent jamais vraiment.
Les vêtements ne durent pas, les actrices non plus, qui aujourd'hui se souvient des blondes hitchcokiennes et de leurs noms complets ?
Quasiment personne tandis qu'Hitchcock demeure en bonne place dans les placards des cerveaux cinéphiles.
La gloire...me fait...vomir...Non, il faut que je me fasse vomir, je sens que ça ne va pas du tout.
Tout tourne autour de moi.
La lumière.
Les taches violettes et le grand inachèvement de tout ce qui m'entoure.
Quelque chose m'échappe et ce quelque chose me ressemble étrangement.

Le meuble me faisant face a désormais l'allure d'une plante carnivore...
Qu'importe, dans un de ces réflexes survenant uniquement chez ceux plongés dans un état second pour qui la logique exige qu'on s'investisse de plus en plus franchement au sein du cauchemar, plutôt que de fuir, j'arrache aux dents du meuble un tiroir où repose un magazine plein de jeux et mots croisés.
Sur une page au hasard, niveau 2, thème Astrologie, j'écris à l'aide du stylo trouvé parmi son estomac, des chiffres à la place des lettres.

21...07...201*...37...17...43...
C'est !
Une sensation libératrice me vient, le malaise m'enserrant fait relâche et mes mains moites, à cause du pop-corn immonde par Ben proposé, redeviennent mains sèches.
En revanche, ma nuque, jusqu'à lors très dure, traîne derrière elle une chevelure humide.
Je sue à grosses gouttes et mon visage, auparavant tranquille et digne des plus grandes, pâlit à la vitesse d'une mère sans son fils.
Le fait de comprendre ce qu'il se passe, grâce aux chiffres que je viens d'écrire, me fait encore moins comprendre l'ensemble.
Tant et si bien que j'essaie, au lieu de réagir, de résoudre l'énigme de ces mots croisés quelques pages plus loin..

Niveau 4, thème : Jalousie. Non. Le thème est ; "Parcs d'attraction" mais automatiquement ma main est venue barrer cette proposition pour inscrire "Jalousie".
A côté d'elle, les mots noircissent les uns après les autres, la sueur ayant gagné mon front les peignant de son eau de taches obsessives.
Je devrais sortir mais un dernier geste opéré par ma main m'en empêche franchement.
A droite de la case bleue où paraît maladroitement le nom "Everland", j'écris, en cinq lettres : "Reste". Reste. Reste.

La suite se déclenche donc sans moi.
A la lumière de cette ampoule malade où je manque de m'évanouir.
J'ai à peine le temps de comprendre le "21.07.201*" et de réaliser qu'il s'agit de la date du jour, idem pour le 17.43 qui n'est pas éloigné de l'heure qu'il était, que déjà j'entends le bruit d'un objet lourd qui roule sur le sol.
Les bruits qui suivent ressemblent à ceux d'un arrosoir automatique, puis, distinctement, j'entends : "Le fils de pute" avant de saisir d'un bout d'oreille le fracas sourd d'un verre lancé à pleine force.
La suite ce sont des pas.
Et moi, défigurée par la sueur, incapable de tout mouvement, comme paralysée et souhaitant rien de mieux que de dormir un bon coup alors que l'assassin approche.

Bientôt, il n'approche plus, bientôt, il est là !
Il frappe à la porte, il demande si quelqu'un est là, je ne réponds pas.
Il frappe encore, je ne réponds toujours pas et même si je le voulais, je ne le peux pas, ma bouche étant partie dans une direction où seule une bave incontrôlable fait figure de boussole.
Il continue de frapper, plus fort cette fois et d'ailleurs tellement que les taches de peinture étalées sur la porte semblent trembler et menacent presque de me sauter au visage.
Il frappe, il frappe.
Et je ne peux rien.
Je prie pour qu'il abandonne et qu'il s'en aille, je n'ai rien fait après tout.
Je suis juste un peu folle et diablement malade mais rien de rien pouvant mériter le meurtre !
Enfin, il arrête de frapper.
J'envisage un ouf de soulagement mais même de cela, j'en suis tout à fait incapable.

Quoi qu'il en soit, ce soulagement aurait été chose vaine puisque quelques secondes plus tard, par un coup sec, je comprends que le verrou vient de s'ouvrir.
"Une proposition de cinéma"...c'était peut-être à ça qu'il pensait...à faire de moi la victime d'un slasher hautement codéïné piochant allègrement dans le lugubre et dans le mauvais goût...ou bien suis-je malade et cauchemardais-je ainsi toutes ces inventions ?
Je ne le sais pas et le stylo dans ma main paraît mort.
Il va donc falloir attendre que s'ouvre cette porte...

La fin qui n'est que le début d'une prochaine fin ressemble bizarrement à tout ce que j'avais imaginé mais en beaucoup plus rouge.

L'assassin n'existait pas davantage qu'un courant d'air et ce courant d'air, d'une teinte incarnadine, me trouvant à demi-morte sur les toilettes s'empressa de fourrer ses légers doigts dans le fond de ma gorge pour me faire vomir. Puis, une fois le processus enclenchée, elle prit soin de me tenir les cheveux comme le font les amis les soirs de mauvaise cuite foulant du pied les fêtes lycéennes. Mes esprits revenus, je me découvrais seule dans cet appartement. Serrant plus que jamais mon stylo, à la manière d'une arme, je quittai enfin les toilettes et rejoignais le salon où je ne trouvais rien sinon le verre, brisé de toutes parts, que Ben m'avait resservi. Continuant nerveusement mon exploration, j'aboutissais dans la chambre de Ben où...en plus de sa tête arrachée...s'étendaient sur le lit diverses sangles ainsi qu'un appareil photo...Ma voix était revenue et je m'apprêtais à crier devant ce double crime, celui commis et celui empêché, quand une nouvelle main se plaqua sur ma bouche. Elle était froide comme la main d'un père.

Remplaçant la mienne, une autre voix féminine se fit entendre : "Désolé pour tout ça. On va tout t'expliquer mais avant tout, il faut qu'on se débarrasse de cette foutue tête. T'es prête à nous aider ?"

Les toilettes, l'alcool, le poison, l'appareil photo, les taches violettes et ma recherche de la perfection sautillaient tous ensemble dans mes yeux tandis que j'acquiesçais. A cette obéissance pourtant, mon cerveau sembla ravi et ma main relâcha quelque peu le stylo. Je me retournai ensuite vers mes ravisseurs ou mes sauveurs, je ne savais plus trop, et voyais devant moi deux êtres épuisés mais souriants reposant l'un sur l'autre parce que trop affaiblis.

Il y avait d'abord cet homme, très grand et d'une morphologie ne laissant pas savoir s'il était très mince ou pas mal en surpoids et dont le visage d'une pâleur abyssale semblait trahir un millier de rides enfouies que ses yeux, d'une netteté de couteau, camouflaient brillamment.

Et il y avait cette femme que je reconnaissais puisqu'étant le sosie, de chair et d'os, du courant d'air rouge m'ayant aidé à tout dégobiller et tenu les cheveux durant cette infamante épreuve. Elle avait la peau plus foncée que l'homme à côté d'elle - mais qui ne l'avait pas ? - et des traits d'une douceur barbare qui ressortaient encore plus férocement, encore plus bellement, du fait de l'épaisse trace qui s'enroulait, comme un serpent aux écailles violacées, autour de son cou.

Ils étaient quelque part, de par leur aspect irrésolu, tout à fait attirants.
Ils étaient quelque part, ce que doit être l'inachevé...c'est-à-dire une quête perpétuelle et mystique que seules la folie ou la disparition peuvent un peu ralentir, et non une de ces choses que l'on peut arrêter ou remettre à demain.
Ils étaient quelque part, ce qu'Iris est aussi, une proposition de cinéma apparue dans ma vie.

C'est pourquoi, "Reste", même sans le stylo et toutes ses prédictions, est vite devenu un ordre naturel et pourquoi moi Sofia, je suis surexcitée tandis que je planque cette tête dans un sac poubelle.