samedi 22 décembre 2018

Comme d'habitude

Le jour coupait en cubes, petits et tendres, le reste amer de la nuit. Il coupait clairement les allées suffocantes et les venues, expectorantes, des groupements nocturnes à peine réalisant qu'ils ne dormiraient pas, cette fois encore. Dormir ! Installer sous son crâne ou sa tempe un pull, une brique, un oreiller, puis forcer les paupières, fermement closes, à révéler enfin ces messages cachés inscrits à leur revers...Ces petites lignes de code...Rouges, bleues, vertes dont on écrit supposément les livres.

*

Dormir ! Entrer, blépharons obturés, portes ouvertes, en ces endroits polysémiques où tout crisse autrement. D'abord, physique, en bastions de ronflements - comme de ces soupiraux où s'engouffre le vent et qui font croire aux kids que les fantômes existent - mais surtout à la tête, au litchi rachidien, à la petite pomme que cadrent nos épaules, c'est là qu'il se passe des choses...

Des tangos d'âme ! Des passions certes stases cependant sachant moudre le mil et les blonds poils, afin d'en faire une poudre joliment idéale. Et qui monte au cerveau, via des coulisses, via des grues, via des poulies...des numéros d'étoiles pas reniés aux Folies ! Ce que je veux dire nu, moi, c'est qu'en dormant, on ne dort pas. On palpite, on crépite, on croissante en fin de compte notre pain quotidien ! Ah tous ces crimes commis sans que prison nous grêle, ah tous ces corsets noirs craquant rien qu'au regard, ah toutes ces villes visitées et toutes ces morts blêmes qu'on sut survivre seulement en se pinçant, ou en criant pensant qu'il était vrai trop tard. Mais on s'est réveillé. On se réveille souvent. Un nombre incalculable. Si bien qu'on en oublierait presque, qu'ainsi dormant, on la met toute entière notre peau sur la table.

Parce que le petit jour rehaussant la conscience n'est pas garanti lui non plus. Il est chanceux, chéri, amour. Il est à vénérer très vénérablement, ce déclic sain de l'exsudant ! Ce pollué cœur au charbon revenant ! Malgré les cadences infligées et cette menace qui pèse, à chaque nouvelle rencontre, qu'il fut encore brisé...déjà que c'était dur la morne adolescence ! Enfin il s'exécute ce cœur et peu à peu, on se réchauffe et peu à peu sortent nos yeux...du monde vers le monde.

On fait à notre niveau un petit travail solaire, découpant en petits cubes l'amertume des rêves ou rejetant du front ces perles cauchemardesques qu'on sans doute racontera à l'amante, ou bien au compagnon.

"J'ai fait un de ces nightmares ! Un Alptraum de premier ordre ! J'étais là et en fait, à la place de ma peau...la peau que je peux toucher, palper, masser et mordre...j'avais nul que des os...des os partout à tous les membres...je me touchais, c'était osseux, je me regardais, c'était osseux, je me pensais, c'était osseux...tout s'était ossifié...alors je me tournais vers toi mais tu n'étais pas là et quelque chose me disait que tu n'avais pas été...un os brûlé en somme pour l'idée...et bref, je demandais de l'aide mais on me répondait pas, on osait les sourcils ou bien l'indifférence...moi, tout os, de ma mâchoire blanche et visible, je faisais de mon mieux pour pas rester bouche bée devant tant de lésine...oh, c'était difficile...j'en avais du liquide qui sauçait mes jointures mais je devais rester droit, pas trop courber l'échine...sinon on m'occirait, j'en étais quasi sûr...y avait qu'à voir comment ils me traitaient...battant mes abattis à la matraque si pas j'obéissais à dormir dans des centres, avec d'autres osseux dans mon genre, aisés à la rapine, zozotant aux opiums et tous bien qu'oscillants, bien mieux taillés que moi, et donc soit je perdais mes dents à cause du bâton de l'Etat, soit à cause des frérots n'ayant pas d'autre choix que de me savonner l'ombre, pour récupérer peut-être, juste après la baston, sur mon corps calcifié plus inapte à saigner - ça coulait juste, sans aucune douleur, en liserés rouges le long des jambes, comme des bas résilles - un bout de fémur à revendre...pour s'acheter du savon à l'absolue lavande ! Même si en vérité certainement des drogues. Parce qu'il faut bien tenir quand on ne tient plus debout et qu'on ne peut plus dormir à force d'être couchés. Parce qu'il faut bien le faire venir par la force le petit jour rehausseur de conscience quand on s'en sort plus des nuits. Quand elles s'allongent et qu'elles se rafraîchissent au point de glaçonner et de poser en partant, des damiers de miroirs partout sur les chaussées...quand elles bleuissent les orteils et les pouces, les nuits, quand elles nous envahissent...derrière même les vestons et les couettes, quand elles nous gâtent d'idées terribles...quand elles nous font mourir, à petits feux très froids et sans qu'on puisse rien dire.

Parce qu'on a pas la langue quand on est un squelette, pardon, un sans-abri.

Enfin, ce n'était qu'un rêve, heureusement je t'ai et je t'ai dans mon lit."

Ah mais attends, pourquoi tu pars comme ça ?

Attends, attends...

*

J'ouvre les deux volets et le jour m'assoie
- tandis que batifolent perceuses et marteaux -
sur un sopha de solitude.

Tout restait en travaux.

Comme d'habitude.


Hilma af Klint - Colombe N°12



jeudi 27 septembre 2018

Le passage

Nous fîmes l'amour régulièrement, et l'ensemble accoucha d'une grande mélancolie.

Elle et moi c'était cristallin aux prémices, ce fut si jaune après. On s'était promis de pas s'intéresser mais quand le soleil s'emmêle dans les doigts, quand il glutine et colle violemment aux cheveux, aux fesses voire au sas parfois, ça force le mystère donc l'élucidation. On dût par conséquent se résoudre à s'aimer, non plus qu'à la perpendiculaire mais aussi parallèles, c'est-à-dire avec des absences, des manques, des trucs magistralement cruels. Quand elle n'était pas là, c'était pareil pour moi tellement je cogitais. Et quand elle était là mon sexe se mettait désormais à penser...à la prochaine fois...à quelle intensité après coup restera, à tout ce qu'elle ferait.

A un moment, j'ai souhaité qu'on se pose parce que j'en avais marre de me les poser, justement et brutalement, toutes ces questions-là. Elle en parut ravie et puis, une touche de suie frappa la rose. Elle m'avoua qu'au passé, aux agiles années, elle s'était essayée à l'idée populaire de vivre et nidifier. Qu'au début ce fut beau, des tremplins aux chevilles et des aubes au front...qu'à la moitié ça se gâta, elle ne savait pas pourquoi mais compara son coeur à la bonite séchée : au chaud vibrant, invinciblement, dansant comme un jouet, avant de révéler sa nature de peau morte, de chair arrachée de force, au moindre vent glacé...et que la fin dura deux ans sans qu'elle sache comment faire pour l'acter : ça prend du temps d'abandonner. Alors depuis ses relations rythmaient une escarcelle et non plus la margelle d'une de ces fontaines amenées à sécher.

Je ne lui en voulais pas d'agir précisément et pour sa liberté, je m'en voulais seulement de la savoir dans le vrai. Les amours sont éternelles mais selon une durée, et le nôtre touchait, qu'importe les sommets que nos corps gravissaient, à son val le plus frais, nos esprits l'attestaient. Restèrent quelques nuits chaudes bordées de larmes suaves, quelques accents d'été, quelques notes de lave, en attendant que l'hiver, naturel, nous sépare. Ensuite nous serions des souvenirs, tendres, l'un pour l'autre, des envies de s'appeler, de remonter la côte, et d'éteints combinés. Nous serions injoignables, chacun au bout d'un monde où l'espoir subsistait mais sans qu'il nous rattrape, sans qu'il puisse nous trouver.

Je pense encore souvent aujourd'hui à cette femme, arrivée dans ma vie comme un éclair calme, et repartie pareil, en tonnerre tranquille. Je me dis que si plus jeunes alors, ou si vieillis plus tard, nous aurions pu nous sublimer, remporter la bagarre qu'est ce délire d'errer, face à face, devant une même portée composée pour la grâce, de tout jouer sur les quais, d'enfoncer les barrières, de soudoyer les contrôleurs pour un dernier baiser avant qu'elles se referment, de se faire le cadeau de promesses exemplaires : "on se reverra bientôt", "tu seras mon totem et je serai ton serf, nous défierons le ciel et les seigneurs locaux, nous serons beaux et clairs y compris dans la peste !".
Nous serons ces départs qui disent en secret que malgré la distance, c'est ensemble qu'on reste. Nous serons le couple, la paire, le carré d'as.

Et puis je vois la neige et dans mon lit la place.
Non le vide cependant car le soleil je sais me prépare un tourment.
J'espère aussi qu'il t'en prépare.

Nous serons donc autrement, et merci du passage.


Alfred Kubin - La Mage et le serpent d'eau






lundi 27 août 2018

Soixante-dix-huit mille mouches

"Heureux sont les incinérés !"

Auteur inconnu


"Cadavre est création, maman, c'est que je me tue à te dire depuis dix ans déjà.
Déjà dix ans...qu'avions-nous alors comme unique compagnie ? Mygales, poussières et serpents !
Je m'en souviens de ceux-ci comme des cages thoraciques dans lesquelles nous creusions à la recherche d'un porte-feuilles, d'un peu de monnaie du moins..."

Cadavre est création, poupée dure, je te l'hameçonne en boucle sur le pulpeux des gencives car tu fais celle qu'ignore ! Or tu n'ignores pas que quand on se décompose, on compose également et avec merveilleux ! Des noirs, des jaunes, des bleus, on se pisse et plisse des ouvertures le temps que des velues colonies se radinent, bien soigneuses et en rang. Avec des dents pour tout corps, les insectes ensuite s'infiltrent, soulèvent les pierres des chairs mortes, vont à la chasse au rubescent ! Ils s'enivrent aux dégoulinances qu'on cachait sous nos yeux, nos abdos et nos côtes. Ils buffetent aux adrénalines sauveuses de monde qu'on gardait pour plus tard, aux désirs de romances florentines qu'on eut pas tout à fait l'occasion d'exaucer parce que trop occupés par le jeu des factures et du toit sur la tête. On en avait pourtant des stocks et des stocks de ces nuits épaisses d'étoiles qu'on demandait qu'à projeter en douce en labourant la main d'une amante cruciale ! Toutes inutilisées.

Ce qui fut en revanche franchement consommé, dans le temps imparti par les songes soutenant l'existence, ce furent les tristes après-midis sans victoire ni feu. De ce carburant maigre, nous fîmes des collections de voyages statiques et miséreux ! De pleines et grandes armoires à trophées de ces chambres sinistres où pas une rose vint nous solliciter...On les connaît si bien ces pièces à l'abandon...dont chaque mur pousse le reflet d'un intouchable rêve ou le visage net d'un de ces cauchemars d'enfance greffé à notre épaule. On a pas réussi tous. Et on a fini par en mourir très invariablement. De là nos coffres ont pustulé, répandant des trésors viscéraux qu'un bouquet conjugal de fourmis et bousiers dérobera à pleine bouche.

Se fait-on à la terre ? A l'idée d'être en elle, de lui fournir des minéraux ainsi que l'hébergement pour un trillion d'apaisées coccinelles ? Se fait-on, maman, à cette idée de créer seulement dans la Mort un peu de vivant ici ? Par des cocons, des léthargies, des érections d'amphores microscopiques sur le revers du torse jusqu'à ce qu'elles s'ébrèchent, qu'en naissent des chauves-souris ? Se fait-on à l'idée de nature permanente ? Que le crédit toujours n'est qu'un pas vers la pente, et qu'il n'y a rien à dire, rien à ressusciter, puisqu'on est déjà, foutu, en quelque sorte, au moment d'exister ?

Quand les néons se braquent sur nos paupières légères, fines flanelles beiges abritant un caillou soit noiraud soit marin, et que le docteur s'applique à faire sortir le premier cri...A cet instant précis où tout se détermine dans le tournoiement sourd des couleurs au plafond : lumières, humains, fragilités d'action, dans cette mêlée rosace d'instincts en partition pour une rive plus tankée - celle de l'éducation - on doit pouvoir deviner, même tout bébé, qu'une longue tache relie tous ces morceaux ensemble. C'est le pâté de la mort, notre débâcle innée et qu'importe qu'à côté les robinets soient d'or. On va se défigurer, s'affaler membre après membre sur l'amère vérité...l'Unique au monde :

Qui vit succombe !

Et qui succombera sera sous peu repas d'araignées en tout genre. Il n'y aura pas de rallonge, pas de surprise postérieure, nous vivrons d'ici à ce qu'on meure. Cela peut paraître bête à dire, bête à écrire, bête à penser mais nous serons bientôt les rôtis fantasmés de ces bêtes invisibles que nous écrasions las quelques heures plus tôt. Nous sommes leurs garde-mangers à ces saints animaux...qui eux ne font pas dans le détail ou dans le calcul des sommes. Ils dégustent et bourdonnent. Ils thésaurisent pas tellement sur l'éclat potentiel d'une amitié nouvelle ou sur comme c'est risqué d'avouer ses sentiments. Ça non, ils ne font pas de longues lettres, les insectes, ils écrivent en étant...et ils sont davantage de par ce principe simple, que tant d'hommes dits grands.

Alors...Allons...prenons avec nous nos bagages restants : une valise vide prête à tout accueillir et une valise pleine de tout ce qu'on peut offrir, et filons par les routes, en colonies amènes, nous aveugler au mieux de ce qui nous attend. Baisons sur le soleil à s'en roustir les os, forniquons in la lune dans ses caves de cristaux, faisons des langues aux vents du soir et des grimaces mièvres à l'enfant qui nous regarde. Tâchons de mourir avec le moins de rubis pourrissant en notre âme,
Avec pas un saphir resté sur le squelette et rien que quelques gemmes, qu'on se réserve à dire, à quelque future femme...

Façon poète oui...déclarons notre flamme, au point qu'elle s'éteigne, en laissant derrière elle qu'une tache de cendre *...

Il n'est d'ailleurs pas d'autre façon de mourir aisément
Qu'en disparaissant pauvre
De tout notre présent.

Adolf Wölfli - Anneaux océaniques et Île-fontaine gigantesque


* l'Auteur aurait très bien pu, ici, au C. substituer un T. de la même importance.

mardi 7 août 2018

Łódź 03.46.

La ville n'en avait pas fini de vomir ses cadavres.
La nuit d'avant, près de vingt-cinq mille personnes avaient été sorties de chez elles, placées sur des trottoirs, ramassées, puis jetées comme du sable dans d'immenses fosses communes.
Au matin, l'odeur pestilentielle, les températures toujours folles, ralentirent le travail de ces éboueurs nouveaux qui parvinrent "seulement" à en extraire huit mille.
L'après-midi fut plus productive, profitant d'un orage, quelques dix-sept mille dépouilles purent être enfin conduites dans l'une des quelques quatre cents fosses qui encerclaient la ville.
La nuit, puisque plus fraîche encore que l'après-midi, fut de nouveau la meilleure période pour opérer : pas moins de vingt-deux mille morts furent cette fois dégagés.

La matinée qui suivit, durant laquelle il pleuvinait, une allocution officielle parut sur tous les écrans encore en marche : des félicitations. Il fallait continuer.

Ce n'est pourtant qu'au bout de deux mois et demi de ce travail méticuleux et fou qu'enfin la ville fut débarrassée de tous ses macchabées.

L'accalmie fut cependant de courte durée.

Une nouvelle épidémie éclata tandis qu'annonciateur de drames encore plus grands, le printemps débutait.


Rick Fravor - Digital Landscape (2suns)

jeudi 12 juillet 2018

Priant pour que futur se souvienne des os

Cela faisait dix jours qu'on avait plus vu d'aube, ma mère et moi.
Rien que des nuits.
Partout, étalées, longilignes, elles tapissaient d'angoisses nos palais et nos yeux.
On y voyait que des ombres et savourait que du vieux...
Conserves dépassées, poires sures, salpicons biscuités
Mi-ténèbres, mi-sciure.

C'était ça de moins pour l'ennemi...
Encore fallait-il pas mourir
Mais pas mourir alors relevait du magique...
On en avait vu tant, des harnachés et des splendides
S'assoupir puis se réveiller vides...

Tant de familles, de proches, de voisins et de commerçants qu'encore hier on ne pouvait pas sentir
Finalement s'endormir, sans parfum, tout en nous laissant tristes...
Tant de cages thoraciques creusées à même chemise
Ou à même la peau quand il s'agit des filles
Comme ces seigneuries rousses ne pouvaient pas partir
Sans qu'on les déshabille
Et les fourre d'épines...
Couronnées de salives, griffées à l'intérieur
Elles éclataient ensuite à la façon du verre
Ou d'un pétale de fleur...

Et des rousses comme ça nous en vîmes des milliers
Brûlées vives
Malgré le froid polaire et l'absence d'allumettes, de réchaud, d'éclair et de silex.

C'est peut-être juste que c'était pas notre ère
Pas notre alunissage
Ou qu'on payait pour nos bagages...

J'en sais zéro pourcent
De ce qui poussa ces rangs barbares à nous mettre à l'amende aussi sauvagement.
Certains disaient que c'était une vengeance
J'y croyais pas tellement
Car je connaissais du monde manquant de s'évanouir
A la seule vue du sang...

Il devait y avoir autre raison
A cette folie extravagante...

Une sous-jacence de saucisson
Ou de billets de banque...
Un truc, une illusion,
Un maléfice pour qu'évidente devienne l'idée de nous chasser
Encore pire que les puces et ce d'après une...décision.

L'histoire, moi, comme je l'ai dit
Je ne la connaissais pas, excepté quelques bribes qui roulaient des tontons
Des soi-disances selon quoi par le décret d'un homme
Ayant su avaler l'intégrité d'un peuple
On aurait mérité pareille libération
De "l'hormone du meurtre"...

Pour ma part je maintiens que ça ne tenait pas debout
Bien que l'ogre existât
Et qu'il nous mangeait nous
Qui ne mangions pas...

Ou alors des petits bouts...

Soit d'organdi, soit de taffetas
Que poivraient de maux de ventre
D'impurs extraits de poux...
Et encore,
J'exagère le repas,

Pour de vrai, on mangeait nos tibias.

Cela faisait onze jours qu'on avait pas vu d'aube, ma mère et...
Ma mère...

*

Cela faisait douze jours que je n'avais pas vu d'aube.
Rien que des nuits.
Totales, elles tapissaient de deuils impossibles mes iris et ma bouche...
Que n'aurais-je pas fait alors pour m'en débarrasser,
De toute cette poussière et de toute cette cendre,
Pour reprendre seulement une douche, quelque fut son offrande.

Au treizième jour la lumière fut
Et je fis la même chose
Priant pour que futur
Se souvienne des os.


Giovanni Battista Piranesi - Restes de l'aqueduc de Néron


lundi 21 mai 2018

Glorieux, comme notre dame...

A A.H.

A l'idée qu'elle découche, je ne m'étais pas fait. J'avais encore sa nuque parmi mes oreillers, son accent espagnol de ruelle et vin frais. L'hémorragie de nos méfaits trempait encore mes draps et j'avais de sa bouche au sommet de mes doigts. C'était donc normal pour moi d'y pas penser qu'elle s'éloignerait, en une nuit et comme ça, qu'elle les transformerait, ces berges pédagogues d'un noir maîtrisé en étangs démontés aux algues équivoques. Etait-ce dentelle ou chaîne molle impossible à enlever ? Pendentif dont l'alcôve était mon coeur outré de comprendre, en fin de somme, que ce bijou toujours demeurerait fermé. Beau rubis incomplet maintenu hors de l'eau parce qu'au fond le cerveau ne peut pas se noyer, car il est habitué aux abîmes sanguines, ce fruit de Lamartine que folie seule détruit. Or je n'étais pas fou, pas totalement du moins, ayant pour moi une main agrippée sur la rive, au loin certes mais bien sur le qui-vive. Et celle-ci faisait rimes malgré la tragédie, et le sentiment d'ennui qui trime quand on survit. Elle triturait le sable, mouillé et gris, des débuts révolus envolés sans un bruit...tous ces grains cosmiques des rêves entrepris qui silencieusement échouèrent à l'onde, quand sa longueur périt. Je ne voyais pas quoi dire sinon que sans génie, de ma main orpheline tractant des poésies, j'aurais tôt fait d'en faire un collier pour ma gorge jusqu'à ce que celle-ci plie. Je me serais asphyxié vers le définitif, éclatant et ma pomme d'Adam et ces poires futures savoureuses à mes dents. J'aurais dit oui à tout ce qui, ici, dit non, écrit un testament à l'encre de ton nom et contraint mes parents à pleurer leur enfant. J'aurais semé pour qu'ensuite mes épis répandent de la cendre par-dessus l'infini de campagnes constamment amarrées en décembre. En gros j'aurais tari si je n'avais pas gardé sous ma paume une poitrine, un blanc sein d'aujourd'hui par la cime signée. La montagne et vallées à jamais légitimes parce que magiques à souhait. Mille mercis que c'étaient mes versants, mes versets, mes vertes avancées au sein des roches rigides, de la feuille vierge et des enzymes : poisons, onguents, arsenics et rapides. J'évoluais dans ces sens pour que d'un coup sublime, le lac de ton absence, par ironie divine, se creuse et se désertifie. Et que ma main retrouve son poignet habituel, ses vieux déclics et ses rituels, comme d'élever en estuaires mes veines devant un cou joli, que j'embrasserai sans m'en priver, de tout mon corps en pendentif pour l'or ravivé. Quand ce sera fait, cette accalmie, et que tout mon cauchemar à son tour découchera, j'observerai mes draps avec mélancolie en me disant que l'amour, comme nous tous, avait plusieurs visages et que le tien d'entre-eux était bien le plus sage, puisqu'il m'a laissé vivre pour que brille davantage ce que nous éteignîmes quand tu pris ton bagage.

C'est ce bagage précis, cette valise spéciale, qui rendra mon voyage nettement plus facile...lorsque arrivé, perdu éperdument, j'aurais ta nuque et ton souvenir en guise d'oreiller où coucher mes errements, plus un million de plumes cachées par tes soins histoire de contrer des étoiles leurs pointes. Et je dormirai bien sur ce page stellaire, et je dormirai bien car j'aurai là compris que toute perte est un gain, quand on perd honnêtement et qu'on aime vraiment, son prochain comme soi-même c'est-à-dire quand on sait que tout se réinvente, y compris le chagrin et les années démentes où rien ne rime à rien.

Comme tout rime à tout aux arcanes amoureuses,
Car tendres sont les cartes quand elles ont encore lieu
D'être tirées des flammes où l'on se pense heureux
Puis séchées par une femme à l'eau de ses deux yeux,

Revenue, revenante, cette femme c'est une image
Pour tout ce qui sait mieux, pour tout ce qui sait nage
Et compose cheveux empennant paysage
D'un système nerveux démesurément calme.

Ce que je veux dire, mon âme, c'est que je t'ai trouvé à force d'échouer
Sur tes noueux rivages
Et d'arpenter ta terre de mes phalanges sales,
En vers et pour tous ceux qui sauvèrent du drame,
Ce poème ambitieux qu'on appelle mémoire
Et ce recueil en cours, glorieux comme Notre-Dame.


Aubrey Beardsley - Diable en habit de femme

mercredi 16 mai 2018

Vue de Delft / The Beast is yet to come

NOTE D'AVANT-LECTURE : CE QUI SUIT EST L'EXTRAIT D'UN LIVRE TOUT PROCHAIN. MERCI DE BIEN LE PRENDRE EN COMPTE, MEME SI CETTE NATURE PARCELLAIRE NE SAURAIT JUSTIFIER - en aucun cas - TOUTES SES INCOHERENCES.


"Voici Poot,
Il est mort."

Épitaphe du poète et écrivain Hubert Kornelisz Poot


*


Christopher n'en revenait pas. D'une soirée ordinaire faite de chips et d'organes les pourléchant de sucs, il se retrouvait le ventre vide dans les rues d'un souvenir. Son programme différait et il détestait cela, surtout les veilles de voyage. Mais c'est qu'à vingt-deux heures, surpris par une fringale que l'été aurait dû par sa chaleur lester, il s'était mis en quête d'une épicerie classique. Sauf qu'étrangement l'office où il avait ses habitudes affichait cette nuit-là porte close. Son proprio, un oriental peu regardant et prompt à faire crédit selon les douces coutumes de la vie de quartier, était tombé malade. Alors il avait emprunté des coursives, offert sa nuque aux lampadaires de venelles moins connues, croisé des âmes grises couchées comme des cadavres sous des plafonds de toiles et cartons ainsi que flirté avec des terrasses sombres où chantait perdition. Il s'était immergé dans un territoire de côtes pavées quelques centaines d'années plus tôt par des travailleurs desquels les bleus gonfalons métalliques cointant chaque intersection avaient oublié le nom, leur préférant des particules. En tel dédale, il avait découvert des artères embrumées, spectatrices d'aucun monument ni jardin et, à tout pas fait, s'était senti intimement comprimé par celles-ci. La ville l'avalait et toujours pas trace, à la pointe du chas rapetissant l'horizon, de la moindre ombre du drugstore espéré. Il allait rebrousser chemin, rentrer chez lui migraineux de famine et de télévision quand un morceau de devanture attira son regard. Il marcha encore bien dix minutes avant d'en pouvoir faire la vérification et de voir heureusement que l'échoppe était vive. Dedans gesticulaient de comateuses anglaises luttant comme elles pouvaient contre les vomissements, ainsi qu'un garçon du genre ange, sûrement fils du patron.

Soulagé, Christopher s'appliqua à choisir les mets les plus gras parmi la large gamme des chères apéritives. Deux sachets de chips au vinaigre et le double de chocolats noirs tenaient fébrilement dans ses bras grâce à l'appui de son ventre lorsqu'il balança, aussi poliment que possible, l'ensemble sur le comptoir afin de régler comme il se doit. Le patron toussait, les patrons toussent toujours. Tandis qu'il facturait en toussant chaque article à un prix démoniaque, Christopher n'eut même pas le temps de s'en révolter, de par lui, pusqu'il se rendit compte qu'un élément manquait : son porte-feuille était parti. Envolé, positivement désintégré. L'ayant sans conteste senti contre sa cuisse quelques minutes plus tôt lorsque, intérieurement là encore, il s'était demandé s'il n'allait pas dégainer une pièce pour réjouir un mendiant...il écarta de suite l'hypothèse de l'oubli. Le réflexe de Christopher fut donc dans la foulée d'observer tout autour de lui histoire de savoir si tel ou tel client n'était pas responsable du larcin essuyé. Il ne restait que les anglaises et, d'après l'abrutissement qui leur courait aux veines, il était impossible de les penser malsaines. Quid alors du garçon ?

Immédiatement, Christopher avisa le patron, toussant encore et peu intéressé - c'était visible - par autre chose que sa salivation, de la perte attestée. Puis il lui demanda si en effet, il connaissait, en parent ou voisin, le garçonnet qui se tenait ici cinq minutes y avait pas. Le patron toussa et fit une mine désolée qui cette fois, allait au-delà des développements de son râle angineux. Christopher, saisi d'une angoisse inédite et tout à fait différente, puisque réelle, demanda au patron de bien vouloir garder ses achats en suspens avant de se ruer vers la sortie et de tenter une traque.
Le vol subit en douce a ceci d'étonnant qu'une fois qu'on l'appréhende, on sous-estime les dangers encourus dans son désir rétributif, là où, dès que le voleur agit en force, le lésé très souvent se recroqueville et prie. L'acte est pourtant le même ; un objet est volé, mais sa façon - pacifique ou violente - tord d'un coup la Justice. Or, Christopher s'hâtait peut-être vers un coupe-gorge mais il s'estimait cent fois plus légitime et plus fort que si l'assaillant l'avait assommé juste avant. Dans ce cas-là, il serait allé gentiment se répandre en pleurniches dans le commissariat le plus proche. Tandis qu'ici, qui plus est car il se pensait la cible d'un comme trois pommes enfant, il arpenta le torse haut ces rues d'auparavant. Mais, ne les maîtrisant pas et ne sachant pas où chercher, il dût se fier à la chance et à son petit bonheur. Après tout, il n'avait pas de flair ni d'instinct, n'était pas enquêteur et on ne peut même pas dire qu'au temps jadis il fut gosse excellent lors des chasses au trésor. Alors il décanta au pif, suivant cette façade ou celle-là selon son bon vouloir, sa teinte profonde ou ses fenêtres, débouchant dans cette rue plutôt qu'une autre parce que son nom paraissait receler de graphiques indices, sautant jusqu'à tel trottoir parce qu'une odeur un poil plus familière s'en éventait vaguement.

Cette chasse aléatoire le mena tout naturellement vers une avenue qu'il n'envisageait pas. Un décor gargantuesque, studio de cinéma mais figé dans la pierre qu'on imaginait mal avoir Paris pour mère. Normal, c'était Delft...la Tranquille, la Potière, la chère amie des céramistes, le Valhalla des vaisselières ! Delft, en carreaux et en eaux, reconstruite à l'intacte en plein arrondissement ! Christopher, d'y revenir, n'en revenait toujours pas. Petit, il avait vu cette ville dans certains livres avant de la visiter avec ses deux parents le temps d'une journée. Il en avait gardé son vide et sa beauté. Son calme suranné de cité bleue et blanche dans laquelle pas un tank n'osa s'aventurer, par respect des faïences. Il s'était depuis dit qu'il y retournerait quand il serait adulte afin de l'admirer en connaissance de cause. Il n'y était pas revenu. Ce surgissement fondamental d'un bloc du passé n'ayant cependant pas rendu son portefeuille, Christopher mit l'émotion de côté et continua ses recherches dans la Delft nouvelle. Et ce d'autant plus facilement qu'à présent il savait où chercher.

Il y courut à toutes jambes. Ces dernières, affamées et du reste très loin d'avoir sur leur C-V pareille course nocturne, firent pleuvoir, en guise de nerfs et de musculature, quelques sauterelles lactiques obligeant Christopher à ralentir ses gestes. Il se devait, quoi qu'il en soit, de marcher, on ne cavale pas dans les annales ni ne déboule près des tombeaux ! On fait ça bien, avec le pas comme un pinceau, d'une vermeerienne façon, pour pas rien réveiller et que les porcelaines conservent leurs poissons. Les coalacanthes peintes méritent force silence !

Et c'est ainsi, silencieusement, que Christopher, après avoir vu sur le canal des grappes de lampions le peindre de leur sang, arriva devant la Vieille Eglise de Saint-Barthelemy. Qu'elle était belle avec sa tiare relevée de cinq aiguilles, son horloge jaune et noire que supportaient deux lions et son côté penché donnant l'impression qu'elle désirait sauter, se détacher, et prendre un bain de maisons ! Elle avait l'air d'un immanquable propice à l'effusion. Christopher y rentra.

Sa nef ivoire colorée par le bois rappelant son origine fit à la dérobée un effet de trouvaille. Si le diable est grossier, Dieu s'y sait en détails ! Et son ouaille passagère d'ambuler automate près des Christs accrochés et des vierges sanglantes jusqu'à se retrouver face au confessionnal. Là, il capta comme un rire, un mouvement de cristal, très blond, très végétal. Il ouvrit l'isoloir.

Sur le siège principal, celui du confessé, se trouvait une fine bande de papier sur laquelle se lisait : "C'est à moi !"
Sur le second fauteuil, celui du confesseur, se trouvait le perdu portefeuille.
Entre les deux, sur le grillage, gouttait lentement un liquide noir...comme du sang séché mais qui serait encore, on ne sait comment, chimiquement vivace.


*


Christopher quitta Delft, son église et même l'épicerie sans encombres spéciales.
Il avait oublié les chips mais ce n'était pas très grave puisqu'au moins son réveil était mis, pour dix heures, soit deux avant le départ. Quant à son portefeuille, il était sur la table.


Giovanni Battista Piranesi - Partie d'un port magnifique et spacieux nous amenant en Rome antique