lundi 1 janvier 2018

The main antagonist (partie 2)

Déchaîné finalement

La vérité, sur Terre, c'est que la solitude m'a toujours embrassé
Et qu'il y eut, au cœur-même de mes grands moments de joie, niché toujours l'épine d'une douleur sans pareille.

La vérité, c'est que je suis né de l'infinie tristesse de parents tristes et violents, que mon corps fonctionne un jour sur deux seulement et que je rêve davantage d'homicides que de naissances d'enfants.

La vérité, c'est que j'ai cru en l'amour comme en la sainte Vierge, comme on croit également quand on est en jeunesse que c'est dans le vitrail que dort le soleil. Je vous ai toutes vu, comme ce vitrail, d'un bleu de sein et d'un rouge méthodique, sans voir que cette vitre teintée n'était qu'un fin écran vers l'infiniment.

La vérité, c'est que j'ai suivi toutes celles que j'ai aimé à la façon des chiens, donc en tirant la langue et en léchant ma laisse, sans jamais trop chercher comment l'on se défait de telle chaîne épaisse.

La vérité, c'est que le sentiment amoureux m'a fait perdre l'orgueil, l'amitié et l'argent, qu'une vie détachée me présentait pourtant.

La vérité, c'est que je me suis empressé de prendre tous les trains, toutes les navettes et tous les océans, en me disant que ces voyages étaient ma raison d'être, alors qu'être n'est rien quand meurt l'indépendance du cœur et de la tête.

La vérité, c'est que j'ai pensé bien faire, en sacrifiant l'ensemble de mes priorités sur l'autel des siestes et de la chair.

La vérité, c'est que je faisais mal, tant et tellement qu'évidemment ces femmes ne pouvaient qu'être lasses, de ce chien que j'étais, c'est-à-dire chien sans race qu'elles promenaient doucement au bout de leurs poignet comme une plaie dégueulasse.

La vérité, c'est que sexuellement, j'étais nul, nerveusement idem, sans parler de mon goût pour la vue des problèmes.

La vérité, c'est que je craignais tant de perdre celles que je pensais avoir glorieusement trouvé, que je devenais très vite un minable ministre aux exigences dignes de celles d'un martinet.

La vérité, c'est que j'étais une croix pour ces dos de jeunes femmes ayant tout sauf envie de finir crucifiées sur le mont Golgotha d'un amour transi.

La vérité, c'est que j'aimais seul, pour moi et la beauté que vêt généralement, la romance, le roman écrit à quatre mains à l'encre d'or des amants.

La vérité, c'est que j'étais épuisant, à vouloir revivre avec frénésie ces passions que les livres avaient si bien écrites.

La vérité, c'est que je vivais des amours petites, dans un monde inférieur et sans magie puissante ailleurs que dans l'édit de sonnets irradiants dont me manquait toujours le tercet salvateur...soit trois lignes de sang aux rimes réciproques et à l'air enchanteur.

La vérité, c'est que je m'enchantais plutôt à la toxine, c'est-à-dire au poison qu'est le poème du couple dès lors que l'assassine, les jalousies et peurs.

La vérité, c'est que je reprochais sans arrêt à ces femmes de ne pas avoir su, tout de suite, sauver toute ma vie ni transformer la nuit qui débauchait mon crâne, en ces étoiles filantes rendant les voeux permis.

La vérité, c'est que j'ai fait souffrir à l'aide de ma tendresse davantage qu'attendri à l'aide de mon spleen, n'ayant vu que la ruine en matant les montagnes et le rhume en ces bruines imitant le champagne...

La vérité, c'est que j'avais peur tout le temps qu'on m'abandonne et me rejette, au point qu'on m'abandonne, au point qu'on me rejette.

La vérité, c'est que je m'y suis mal pris en m'éprenant ainsi, au contraire de ces hommes nettement mieux établis qui savent que l'amour doit tenir du futur et non pas de l'oubli.

La vérité, c'est que partout, sur tous les continents, j'envoyais mes baisers comme des lettres d'adieu, comme des pressentiments, et non comme des feux le feu réinventant.

La vérité, c'est que je ne sais de l'amour que toute mon ignorance, et de la femme que son retentissement, sans m'être intéressé jamais au divin épicentre d'où venaient toutes ses danses...tous ces aboutissements, sincères et vraies, de vos intelligences ayant eu le courage de me donner une chance en plus de votre temps...ayant eu le courage d'aimer un peu un homme ne s'aimant pas lui-même et de lui indiquer, depuis votre vitrail, où dormait le soleil...ayant eu le courage d'embrasser et mes lèvres et la nue solitude ourlant ces rubis blêmes...ayant eu le courage de croire en moi avant que je ne crois, en l'existence, natale, de ma foi.

La vérité, c'est bien que je vous aime, chères femmes ayant eu le courage d'un jour me quitter afin que puisse s'écrire la suite du poème.

La vérité, c'est bien que je vous aime, chères musiques et chères chambres ayant eu l'obligeance d'élever mes oreilles ainsi que tous mes membres.

La vérité, c'est bien que je vous aime, car vous m'avez fait voir l'emplacement du soleil et qu'il était caché, comme tout ensoleillement, à l'ombre de cet arbre inspirant la confiance.

La vérité, c'est bien que je vous aime, car vous fîtes de mon cœur - en me le redonnant - une pièce d'argent où dansent à présent, et les reflets du ciel et ceux de l'océan, déchaîné finalement.


Alphonse Allais* - Stupeur de jeunes recrues apercevant pour la première fois ton azur, ô Méditerranée 


* mais où ? Nous l'ignorons.




jeudi 28 décembre 2017

The main antagonist (partie 1)

Elle lui revenait en boucle comme n'ayant pas fini de parler
(femme disparue est-elle femme aimée ?)

*

On s'était rencontré comme une faute de frappe, je veux dire par hasard mais avec une forme de récurrence cachée.
Il plut plusieurs fois ce soir-là, ça mit des rhumes dans certains cheveux, des paradis dans d'autres rendus géniaux par l'eau. Cela permit surtout une ambiance sonore et des ligues de reflets sur des trottoirs habituellement moroses. Je constatai l'un d'eux avec le vain espoir d'y voir s'élever une fleur, mythique puisque multicolore, quand je me rendis compte que se tenait près de moi, réel cette fois, l'immeuble où j'étais attendu.

C'était de ces immeubles sans beauté manifeste qu'une quantité de travailleurs sommairement payés avaient construit, il y a un siècle de cela, pour que l'histoire existe. Cette histoire était donc celle de notre rencontre, soit de l'entrée d'un homme dans la vie d'une femme. Avant elle, une infinité d'événements qu'on pensait importants et dignes d'exister avaient eu lieu pour nous : tu avais pris des trains et j'en avais pris d'autres, j'avais aimé, écrit des lettres et suivi des fantasmes et tu avais vécu plus ou moins pareillement. Nous avions vécu, en somme, ce que vivent les gens avant d'enfin goûter à la vérité nue. Des coups de foudre donc, des abandons aussi et des tonnes d'heures douloureuses incarnant l'entre-deux.

Et puis, à cette soirée qui ne devait laisser chez les autres qu'un souvenir diffus, finalement nous nous vîmes : vingt années dispensables mises d'un seul coup en face d'un instant d'exception.
Si la réalité avait suivi le cataclysme se jouant alors au sein de nos esprits, les murs auraient tourné au mauve, le plancher aurait vu son bois chaud se garnir de diamants, et la musique se serait arrêtée afin de laisser place à une chorale d'enfants. Mais la réalité n'était pas empathique à ce point et seule une reprise de la pluie commenta notre élan.

Ensuite, nous parlâmes. Tant avec les yeux qu'on rêvait de s'arracher, qu'avec ces bouches qu'on rêvait de recoudre sur la bouche de l'autre. En nous également, à chaque mot, brûlait le regret qu'il ait fallu vingt ans pour telle épiphanie ainsi que le remerciement car vingt ans c'était court et qu'on était en vie et bel et bien présent.
Le reste de la soirée fut à l'avenant, entre brûlure et prudence pour ne pas que cette flamme s'éteigne, brutalement, à la suite d'une parole pesée maladroitement.  Car nous nous savions amoureux mais sans savoir encore si c'était pour maintenant ; comme parfois des couples empressés se forment avec quatre ans d'avance ou sept de retard et s'aiment, tragiquement, depuis un espace-temps légèrement différent.

Il est en 2012, elle est en 2016, et malgré l'idéal qu'ils nourrissent consciencieusement chaque jour, il y aura toujours quatre ans entre leurs deux amours et quand en 2020, elle souhaitera voir le monde, lui vivra en 2016 seulement, sans nulle envie de voir ce monde au loin se présentant.

Et quand ce n'est pas le temps qui ternit le tableau, c'est l'espace lui-même qui le change de place, la mettant à Berlin alors qu'en Thaïlande, cet homme fait pour elle ne sait pas l'allemand.

Se rencontrer comme nous nous rencontrâmes était donc un hasard autant qu'un rendez-vous, un coup de chance autant qu'une médaille attendu à nos cous d'arbrisseaux si patients...dont les fragiles branches auraient pu continuer, jusqu'à ce froid hiver n'ayant plus l'énergie d'accoucher d'un printemps, à se raréfier en ramifications ne donnant aucun fruit ni trace de tendrement.

Se rencontrer comme nous nous rencontrâmes, à Paris,  avec quasiment le même âge et les mêmes ambitions, c'était de fait plus fou que de voir s'élever dans le reflet d'une flaque le commencement d'une fleur, mythique puisque multicolore, c'était trouver l'amour, et perdre un peu la mort.

*

A présent que tu es partie, et que cette soirée en boucle se répète, je me demande s'il est raisonnable que j'y repense comme j'ai fait fausse route, étant donné que cette fleur, puisque mythique en soi, mentait de toute façon.

Je me le demande en 2011, pas tout à fait à Paris, tandis qu'on entrera bientôt dans l'an 2018 et qu'à ma fenêtre, ne reprend aucune pluie.

*

Demain, j'aimerai, comme Georgui Markov mais pour d'autres raisons, être piqué à la cuisse alors que j'attends le bus. J'aimerai, comme lui, voir tomber le parapluie et passer trois quatre jours plongé dans la souffrance, avant que l'on efface, telle une faute de frappe, ma fine ligne de chance.

Mais je prends le métro et Berlin n'est pas loin, au fond quand on y pense.


Alphonse Allais * - Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige


* et tant mieux pour son ventre.

mercredi 13 décembre 2017

La perpétuité (1)

Une tempête de sept lieux saignait les rues nuiteuses de mon village natale, et sous ses métastases, d'un beau volume noir, ma tristesse augmentait. Tristesse et puis colère pour parler vérité parce que j'étais furieux du sort qui se jetait dans cette épave lâche que ma maison devenait. J'étais même pire que furieux car j'étais résigné et frappé mortellement des morts alentours que vivaient mes parents. Alors, en fils bon mais sans doute mauvais, tandis qu'ensemble et silencieux ces deux s'assassinaient, je pleurais à ma fenêtre sous le roulis du vent. Et j'ai pleuré à ma fenêtre souvent, presque dix ans s'il fallait compter comme j'étais encore un bel adolescent quand tout a commencé à tourner dénouement. C'étaient des cris d'abord et puis des cris toujours, des assiettes ébréchées servies à ces dîners, dépossédés d'amour, où s'adossait le sang sans bénédicité.

Ma mère, pareille à elle-même, c'est-à-dire courageuse mais pas assez pour fuir, pleurait également semaine après semaine. Quant à mon père, rendu saoul par la houle des larmes l'entourant, il avait fini par oublier ce que cela faisait que de sentir sa joue se tremper de ces roses douées de résipiscence. Il avait, il faut dire, assez malheureusement, au sortir des trois-huit de sa vie travaillée, mis de côté idem ses souvenirs d'enfance où la gaieté, cet immense beau temps, lui dévoilait les dents. Il n'était depuis plus qu'un long mensonge et qu'une longue apparence, autrement dit qu'une longue violence qui pour lui décidait. Et elle décidait mal et on était chaque jour, tout en le regardant, comme forcé d'observer les ravages de l'usine mêlés à ceux du temps. Même sa maladie - triple-pontage tout de même -...apparue là pour qu'il s'intéresse de nouveau à son coeur...n'avait su l'éloigner des digues du malheur qui par sa bouche sautaient comme passent les heures. Mon père pourtant, avait été un homme et pas tellement moins bon que tous les autres hommes, mais cet homme avait échoué, avec toute sa famille, sur la plage embêtante d'une mer creusée - comme une fosse hostile - où se décomposaient limons et sentiments.

Depuis, la tempête n'avait eu de cesse de ne jamais cesser, et entre mes parents, ça se jouait à celui capable finalement de ne pas céder aux sirènes du crime ainsi qu'au phare du cran enfoncé dans la gorge de l'époux légitime...Ils poursuivaient en somme un meurtre qu'ils savaient impossible tout en le commettant de mille et une façons. Par exemple ce soir, juste avant que la tempête habituelle n'éclate, ma mère était persuadée que mon père cherchait à nous empoisonner. Elle était sûre qu'il manigançait, dans son dos ramassé, de piètres enterrements en échangeant l'eau qu'elle achetait au supermarché par de l'eau dégoûtante, mi-chlore mi-robinet. Alors, parce que le doute l'hantait, elle le lui a brandi...

"Tu changes notre eau en poison blanc dès que je vais me coucher !"
Et il a répondu : "Mais non mon amour, c'est dans ta tête, il faut te faire soigner !"
Et puis, ils ont crié, et puis je suis monté, devant ma fenêtre pour pleurer.

Le fait est qu'ils avaient tous les deux raison en plus d'avoir tort, parce que d'une cette eau était vierge de chlore et que de deux mon père, sûrement sans s'en rend' compte, nous empoisonnait très effectivement. Et oui, c'était dans la tête, cette même tête rendue incompétente à tout essai joyeux, et oui il était évident que nous devions, tous les trois, tous nous faire soigner dans l'espoir d'aller mieux. Mais aller mieux...aller mieux, c'était trop tard, trop tard comme l'éclaircie alors qu'il fait nuit noire, trop tard comme le bonheur alors qu'autour de soi glisse que désespoirs...

Bien qu'à la réflexion...ce mariage, tout raté qu'il était, était une réussite
Comme mes deux parents allaient demeurer là, dans cette maison où pleuraient toutes les vitres,
Jusqu'à ce que la mort, antique, les sépare.





jeudi 30 novembre 2017

Duel de qualité (tiré de faits réels et rêvés)

Bruxelles pleuvait du ciment frais sur tous ses axes et carrés ; ailleurs, mais dans la même ville, s'étaient pressés différents nobles sous un soleil factice concocté dans la pierre. Des pauvres, au même moment, faisaient de leur mieux pour ne pas devenir fous. Charles, quant à lui, malmenait son écume habituelle tout en ayant l'air d'écouter ses amis de longue date prêchant à ses oreilles. C'est que les effrois bruns de son tabac, en telles minutes, alignaient plus de sagesse que toute négociation et qu'il était donc juste qu'ils pelotent son cerveau avec priorité.

Sous un autre angle de cette étoile peinte, pareille scène se jouait devant le nez d'André, encore ensommeillé d'opium et de blanquette de veau.

Ensemble, ces hommes auraient pu tenir dans un grand cagibi mais la noire circonstance qui les réunissait les faisait se dresser dans l'égal d'un stade. Chacun caché par leurs ministres aux nobles intentions, Charles et André savaient cependant que cette digue humaine était amenée à rompre et que bientôt Bruxelles et son ciment viendrait les démasquer. Alors ils devraient croiser l'oeil, vaguement amusé par la mort, du probable bourreau qu'ils n'aimaient aucunement.

A quelques kilomètres de là, dans un salon fermé, la jeune Caroline rongeait ses ongles blancs. Ceux-ci avaient tourné au rose quand l'une de ses proches vint pour lui annoncer la première décision échappée du cortège : André privilégiait le sabre et souhaitait s'en servir avant la fin de la semaine. Imaginant tout de suite son frère affalé et yeux clos sur la pique du pénible officier, elle ne put réprimer un ciliaire crachin qui perturba d'une ombre le vert de sa robe. Mais elle n'eut pas le temps de pleurer davantage que déjà, issue du même couloir, une seconde amie s'injecta dans la pièce afin de la rassurer et de lui dire que Charles, peu bretteur d'extraction, avait refusé l'offre et proposait plutôt d'user du pistolet. Fit alors irruption dans son crâne l'image du crâne d'André percé de part en part et le vert de sa robe brilla prodigieusement. Demeurait à convaincre l'officier puis à convenir d'une heure et d'une date ainsi qu'à s'inventer une dévote conscience histoire qu'aux églises Dieu et prêtres l'entendent et se rangent du côté de son frère.

Avant Dieu et les prêtres, il y avait le soleil et ce dernier, figé dans l'acrylique et la pierre confortable, était toujours rouge lorsque l'original acheva son voyage. A cette heure avancée, les deux poumons de Charles, le droit transpercé et le gauche par le feu brûlé, n'affrontaient le tabac que par témérité et il n'était pas rare que sa toux le dépasse voire le démobilise ; quant à André, il avait vomi plusieurs fois sa blanquette, en lui-même, depuis ce matin et se jurait de ne plus en manger si jamais heureusement il s'en sortait vivant. Idem, bien qu'arguant du contraire dès qu'il le pouvait (comme c'était la boue dont il s'était chaussé), il s'était promis, là aussi en lui-même, de ne plus forcer d'union sous de terriens prétextes. C'était peut-être à cause du froid de cathédrale baignant ce tribunal, improvisé, ou à cause du soleil qui, bien qu'éteint en surface, semblait couver un feu dangereusement céleste qu'il comprit que la terre était une chose basse tandis que le mariage était affaire du ciel...Peut-être, plus cyniquement, pouvait-on expliquer ce tendre revirement par la toute imminence d'un précipice flagrant. Car, autant au sabre André figurait bien, autant à l'arme à feu, ses chances ressemblaient au hasard liant deux, honnêtes, amoureux.

Dans sa chambre, couronnée d'un drap blanc, Caroline dont la robe verte tenait du tressaillement, se sentait malgré tout responsable...à l'instar de ces pauvres qui faisaient de leur mieux pour ne pas devenir fous et s'estimaient coupables des coups qu'ils recevaient alors qu'à genoux.

Tant bien que mal la nuit passa.

Sept ans de délibérations (le sabre ou le pistolet ? Le pistolet ou le sabre ? Par un froid de polype ou sous un ciel flambant ? Après huit ou neuf pas et fallait-il avoir mangé avant ?), de nuits et d'angoisses plus tard, l'abusant officier du nom d'André Van Sprang fut, à la suite d'une décision émanant d'un tribunal cette fois militaire, enfin et de façon paisible écarté de l'armée pour ses nuls agissements auprès de Mademoiselle Caroline de Coster.

Charles, pour sa part, continua d'écrire et de fumer sa pipe jusqu'à tousser du sang.
Ensuite vinrent ses jolies funérailles où, incroyablement, alors que pourrissant, il s'y tint tout à fait debout entier sur ses deux jambes.
La pluie d'Ixelles fit le reste en le figeant sur place comme l'avait fait la gouache avec le soleil...
Quant à sa soeur, elle portait ce jour-là une robe blanche façon remerciement.

André Van Sprang fut oublié et mourut sans mystère...mais non pas sans argent.


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* Edmond de Schampheleer - Petite ville sur la rivière


jeudi 16 novembre 2017

Le corps du néant

Quel travail c'était pour l'auteur moderne que de se retrouver seul, à une table, pour écrire ce que ses contemporains consommeraient comme du beurre ou une poignée de fraises. Mais c'était mon travail depuis près de dix ans, à l'ombre d'un succès sans cesse s'éloignant et sous l'oeil de parents toujours plus inquiets. Leur anxiété pourtant se comprenait, en ce siècle horrifique où un ou deux génies apparaissaient chaque jour sans que je fasse partie, jamais, des ravissants élus. Il devait se dire - devant ces éclosions constamment m'excluant - que c'était peine perdue et que si mon heure, à quasiment trente ans, n'était pas déjà venue, c'est qu'elle ne viendrait pas et qu'il serait plus sage, pour moi, de m'attacher maintenant à de plus sûrs emplois. Dans les faits, plutôt que des bibliothèques ou des yeux de lecteurs, d'immenses bureaux m'attendaient avec cachés sous leurs plastiques, à côté des chewing-gums formant l'urbaine version des neiges éternelles, des salaires pathétiques capables cependant de réchauffer mon ventre.

Le truc, c'est que mon ventre de pauvre se souciait assez peu de manger à sa faim tant il dépendait d'un appétit spécial déconnecté franchement de toute espèce d'argent. Car je mangeais au mot et à la ligne claire, je mangeais à la figure de style et depuis les cantines, insalubres mais salutaires, du défi littéraire. Je mangeais au gourmand paragraphe, je mangeais à la métaphore, à l'image bien sentie et au dialogue sonnant vrai. Et fort de ces repas, je n'avais nul besoin de tartines supplémentaires ni d'oranges à toute heure puisqu'effectivement, une simple rime me suffisait. Si ces rimes n'avaient pas été là, je serais certainement de ces langues pendantes assujetties au froid errant aux nuques des bars et de ces restaurants inondant tous les guides, mais les rimes étaient là et leurs perfusions alimentaient mes veines d'un vital liquide. Cette eau miraculeuse, ce coulis d'exception, faisait tout mon bonheur tandis que les bureaux continuaient de m'attendre. Et que mes deux parents succombaient à la peur malgré leurs coeurs tendres et malgré leurs cerveaux, pressentant, outre les pieux se dressant sous mes pieds à chaque nouvelle journée, que je pouvais sur ces tapis danser et que j'avais raison, pour rien, de travailler.

J'aimais mes parents bien qu'ils n'aimassent pas cette littérature qui, les ayant remplacés, doucement me nourrissait d'espoirs et de progrès.
Espoirs certes inutiles et progrès mineurs en tout point, mais espoirs tout de même et progrès de baigneur chassant toutes les mouches dégueulassant son bain, pour n'en garder qu'une seule avant de la coucher sur cette feuille blanche que domptent mes deux mains. Enfin surtout la gauche puisque je suis gaucher...
La droite servant seulement à écrire le mot Fin quand, dans j'espère cinquante ans, l'autre aura cessé d'entièrement fonctionner.


...
Je me demande si on saisit que cette histoire de bain est une histoire de crâne et si dans cette autre arrêtée, on voit passer la flamme qu'Arthur ramena sur cette Terre gelée...
Je me demande tout cela tandis que je compose et qu'à mes oreilles perle l'oeuvre de Gustav Holst...
Je me demande tout cela tandis que j'ai très faim et que je me nourris uniquement de la prose, uniquement du refrain, uniquement de ces roses insoumises au fanement comme elles sont déjà loin, en ces saisons où le temps ne passent pas vraiment et où la pluie peut être, en un seul claquement, un soleil posé sur cette table où j'opère le corps du néant.

Messager des nuages et médecin du rien, j'étais malheureusement, un moderne écrivain.


Edith Rimmington - The Decoy

mercredi 11 octobre 2017

L'humble triomphe des meurtriers

Hitchcock avait appelé au beau milieu de la nuit.
A l'autre bout de celle-ci, dans l'hôtel-maison d'Ivančice qu'occupait Galásek comme à son habitude quand il n'écrivait pas, le téléphone sonnait dans le vide. Le maillot de corps du cinéaste, accablé par la moiteur estivale, suait à grosses gouttes en masquant son odeur derrière le parfum clair des stars étant passées par là. Alfred trépignait légèrement car peu souvent soumis au rythme des autres et des uns, surtout ces dernières années où chacun de ses désidératas semblaient être exaucés...Audrey doit jouer une femme triste ? Arrangeons-nous pour que son bien-aimé la quitte. Montgomery doit irradier tel un ciel ukrainien ? Et bien son jus d'orange sera relevé d'opium.

Mais avec Galásek, toutes les ruses du maître s'étaient soldées par un vibrant échec. Des chocolats envoyés directement de Suisse car sachant Galásek friands de ces douces fèves aux caisses de frankovka destinées à sa soif toujours inextinguible, rien n'avait su contenter les goûts du bohémien. Ou du moins, s'il avait peut-être aimé ces plaisantes attentions, il n'en fit rien savoir et ne fit monter aucun télégramme auprès d'Hichcock en guise de remerciement.

Voilà pourquoi, échaudé puisque, quelque part, pressé, l'anglais, cette nuit-là, l'avait appelé.
Mais ça sonnait dans le vide et désespérément, ça résonnait sur les parquets, sur les miroirs et sur les murs de cette chambre, décorée d'astres, où l'écrivain logeait toujours dès qu'il fuyait ses livres. C'était pour lui son havre que ce chalet posé à même le sol par une trentaine de ses contemporains, quatre mois durant, et qui moderne de fonction n'en était que plus chaste d'apparence. En pareil lieu, Galásek pouvait renvoyer aux études toute son intelligence et tout son raffinement, ses harceleurs constants, et recouvrer un micron d'innocence. En se baladant nu, en insultant dans sa tête tout le monde, en se fixant dans la glace non comme un froid sujet d'étude en vue d'une description mais bien comme il était, c'est-à-dire un arbre avec deux yeux et des rides sur le front.

L'auteur, titulaire de la légion d'honneur et de celle du mépris selon les idées soutenues par le régime en cours, dans sa retraite patinée n'avait que faire du jeu des distinctions...comme il savait le tout profondément injuste depuis qu'une balle policière avait effacé de la Littérature un de ses amis, pourtant promis au titre de Roi Infini des poètes.

Depuis qu'il avait vu toutes les rimes de cet homme éclabousser le sol, sans personne pour les ramasser ni pour les rattacher au sein du ventre qui devait les faire naître...quelques années plus tard s'il avait survécu...ces rimes, impossibles qu'un autre que lui ne mette la main dessus...et il était mort, sans poésie aucune, d'une balle de la police distribuée dans la rue.

Depuis qu'il avait vu tout cela, et donc, en soi, mourir sous ses yeux cent chefs-d'oeuvre futurs, il ne s'était plus soucié pareillement d'écriture...travaillant ses livres en à peine quelques mois avant de les filer à son éditeur comme on ferait d'une pomme sur laquelle on ne compte pas, et de filer à l'hôtel où l'attendait son lit et ses clairs bois.
De la mort du poète son frère, Hitchcock n'en avait qu'une idée confuse et romantique, idem de la vie de Galásek qu'il s'imaginait, quand il imaginait autre chose que ses prochains projets, comme un sentiment calme tout à fait maîtrisé.

Pourtant, il n'y avait pas plus éloigné de la maîtrise que le fou Galásek, assiette ébréchée venue aux lettres par erreur (il rêvait de journalisme et s'était mis, parce qu'ennuyé par les affaires de chats et de crimes passionnelles, à rédiger ses propres faits divers) et n'en étant pas sorti par crainte de ne plus avoir d'épinards pour son beurre. Opportuniste flagrant et bordélique incontestable, Galásek subsistait de par son style qu'on qualifiait d'inimitable qu'importe le salon.

De style, en fait, selon lui, il n'en avait pas vraiment...puisqu'il se contentait d'écrire comme ça venait et que ça venait souvent, et que ça formait des phrases attrayantes pour l'oeil, et parfois même des idées, et des idées pas bêtes en plus et qu'au bout de ces idées, étrangement, apparaissait telle une coiffe de neige d'émouvantes émotions...si émouvantes ces émotions que les mômes en pleuraient et que leurs mères, à ces mômes-là, partageaient le mouchoir avec componction.

"Y'avait quelque chose, chez Galasek, des camps de la mort-même et dans chaque chapitre la force, soit de tous les fermer, soit de tous les rouvrir", un critique américain s'était fendu de ce commentaire quelques années plus tôt parce que, comme américain et comme Galásek était tchèque et donc presque polonais, l'un ne pouvait s'empêcher de voir des symboles et l'autre d'être un peu juif.
Sauf que l'auteur ne l'était pas et que, bien que touché jusqu'aux poumons par la guerre et ses nombreuses démangeaisons, il avait fini par l'expectorer plutôt rapidement cette période-là, du fait qu'il était effectivement non juif, apprécié du parti, et résidait alors dans un refuge de luxe aménagé pour lui par un proche de l'Etat.

Dans ce refuge, l'auteur avait vécu les mêmes heures qu'ailleurs, à faire n'importe quoi plutôt qu'écrire, à manger, boire et vomir jusqu'à ce que cessent de monter à ses yeux les foetus de récits réclamant qu'on les ouvre comme un paquet-cadeau.
Puis il avait quitté le refuge et s'était tenté au théâtre, sans grand succès mais sans perdre non plus l'estime du peuple tchèque.
Un roman voire deux romans plus tard, son nom brillait autant qu'auparavant et Antonin Zapotocky de le recevoir, chez lui, avec un grand sourire.
Il y a des gens comme ça à qui la guerre ne fait que peu d'effets.

La guerre et les grands cinéastes d'ailleurs puisque le téléphone continue de sonner.
Désormais plus proche du baril de vapeur que du génie total, Hitchcock fulmine au sujet de ce "fucking polak" refusant ses avances.
Pour qui donc se prenait-il, il ne le savait pas mais il avait, malgré tout, terriblement besoin de lui.
Il en voulait un script.
Une histoire inédite et faite pour l'écran.
Et pourquoi lui ? Et pourquoi terriblement ?
Parce que Galásek, outre son indolence, avait un talent monstre qui consistait à écrire ses livres sans jamais y planter une ligne de dialogue.
C'était le maître des livres muets. Le metteur en scène des paranoïas les plus profondes et des crimes les plus sourds, en somme, l'homme à quêter pour mettre au point un film de pure mise en scène.
Or, ce film, était le rêve le plus important, le rubis le plus rouge et l'oeuf le plus rond qu'Hitchcock se voyait tenir, délicatement, dans sa main de géant en lieu et place des Oscars qu'il destinait aux encombrants.
Un grand film muet en 1960...sans personne pour s'y opposer et tenter de faire mieux et sans musique autre que celles des cordes et de quelques bruitages de pluies ou de pas dans la neige...
Il y avait là de quoi commettre le plus parfait des crimes, c'était certain !

Hitchcock n'avait pas tort
Et, tandis qu'il s'endormait sur le combiné, vaincu de sueurs et d'impatiences, Galásek entièrement nu dans son européenne matinée, préparait ses bagages. Il allait quitter son chalet, non sans glisser dans sa valise, quelques boîtes de chocolat ainsi que deux bouteilles.
Une fois de retour à sa table d'écriture, donnant sur un boulevard cadenassé de voitures, l'écrivain composa une lettre donnant, à quelques maladresses de traduction près, cela :

"Cher Alfred,

Vous me réclamiez, je l'ai compris, et je pense vous avoir donné, de par mon attitude des derniers mois, suffisamment de matière pour pouvoir dire que cette collaboration fut un fier succès.
En effet, j'ai su par votre agent, vos confiseries et vos alcools que vous espériez que j'écrive pour vous, dans mon style mais pour le cinéma, l'histoire du crime parfait.
Et c'est ce que j'ai fait et plutôt brillamment !

Si tel n'est pas le cas, c'est soit que je vieillis, soit que nos goûts diffèrent.
Soyez assuré, quoi qu'il en soit, de l'estime infini que je vous porte et qui je le crois, elle, même dans la Mort, ne vieillira pas.

Bonne continuation à vous mon cher ami, et à bientôt, donc, pour la projection !

Très affectueusement,

Ivan S. Galásek"

Hitchcock avait reçu cette lettre alors qu'il répétait en compagnie d'Anthony Perkins ce qui allait devenir Psychose.
Au tout départ, il ne la comprit pas.
Puis, il la perçut par bribes.
Enfin, elle le percuta et toutes ses sueurs, toutes ses aigreurs et toutes ses impatiences au sujet de l'auteur furent compensées par un rire gras qui, à l'instar du téléphone, sonna dans toute la pièce pendant de longues minutes.

Le crime parfait avait marché, en laissant sur la victime, comme chaque fois, une marque unique et délicieuse : Un sourire béat, d'admiration et de malice.

"Fucking Polak" répétait ravissant le metteur en scène cintré dans son costume et ce sous les yeux de Perkins, fou de curiosité.
Autour d'eux, un aréopage de scribes, de maquilleuses, de personnel d'hôtel et d'intrigués notoires partageaient le désir de l'acteur d'en savoir un peu plus sur le contenu de cette lettre, d'où elle venait, ce qu'elle signifiait et quoi diable pouvait susciter un tel rire ?

Mais Hitchcock n'en dit rien, dissimula ses tressautements hilares sous le tapis de son estomac et reprit la lecture du script en compagnie de Perkins désormais cuit d'envie.
Mais son envie fut refroidie et quelques jours plus tard, alors qu'il devait travailler la scène de sa rencontre avec Miss Crane, elle était tout à fait endormie.

Ce même week-end, toujours animé par l'effet de la lettre, Hitchcock avant de se coucher dit ceci à sa femme :

"Dis-moi, Alma, que penserais-tu d'un film ayant pour titre "L'Indifférence" ?"
Alma répondit pas grand chose et termina en haussant les épaules.
Devant cette réaction, Alfred eut un rire qui dura bien trente minutes avant d'être calmé.
A ce moment-là, des larmes douloureuses coulaient contre ses joues.
C'était le style de Galásek.

Quant à l'Indifférence, il devait une chandelle à son ami poète, mort à vingt quatre ans sous une balle policière, pour l'inspiration.
De l'autre côté de la nuit, des larmes coulaient toujours avant que l'aube vienne
Ramasser le corps nu des rêves de son frère
Et puis aussi le sien, le temps d'une heure ou deux d'un emprunté sommeil
Quand il n'écrivait pas, ni ne buvait, ni consolait son âme auprès du chocolat.

(Seul, dans son effroi
D'un monde où les rimes disparurent avant que d'être écrites
Et où le rire dût faire, faute de mieux, figure de remplaçant
Et ce rire était triste puisque intelligent.)

La théorie du voisin idéal

Considérons les lasagnes que j'ai à la place du cerveau comme les bases de ma pensée future.
Et intéressons-nous aux étés s'embourbant dans les mares de ma petite province, où tout est merveilleusement gris, des toitures aux arbres. Et courons par ces mares, comme font des quantités d'enfants quand ils se rêvent crapauds et qu'ils crapahutent, suant au passage toute l'huile de leur jeunesse en train de s'exiler, sous l’œil masturbé des roseaux. Par ces mares aussi, constatons le voisinage terrible qu'opèrent entre eux les mots au sein des dictionnaires, suburbanités de clones et d'obscurs tératomes s'étalant dans l'infinité de pages couvées par les yeux vides d'un chercheur solaire. Idem en ces plateaux trempés de boue, voyons outre la vase ce qu'il se passe derrière ces mots, une fois qu'ils ont quitté leur banlieue pour rejoindre le génie communiste du parler français, et voyons l'échouement, façon beurre blanc sous flamme, de ces nouveaux élèves - pourtant soignés des pieds jusqu'au phonème - devant le tribunal et puis l'Institution. Observons-les depuis ces îlots meubles que la pluie fait pour nous, tous ces étés en devenir contraints de courber l'échine en face de la cane acajou d'un pluridisciplinaire académicien certainement doté d'innombrables diplômes conquis de par le monde et sous le front jauni d'une assemblée marquante de néons issue de l'ingénierie verte des architectes en charge d'ériger Centres Documentaires et Saintes Bibliothèques. Captons le dos lardé de corrections de nos chers mots vaincus, battus à plates soudures par le chalumeau fol des archidiacres, cachés dans l'ombre mais en dépassant de partout, s'étant attribués le rôle d'écrire pour la France en toutes ces métropoles, notre vocabulaire passé, présent, comme futur.

Sachons nous rendre au champ d'honneur - en cet hangar sans affection éclairé au bougeoir - pour pleurer à genoux nos frères disparus, alors même que si peu vivants déjà, et grandement estropiés par la manufacture des langues ambitieuses. Et lisons dans nos larmes ces "chèvreschoux", ces "potentats" et ces "muycylique" désormais loin de nous. Encore que les "potentats" demeurent everywhere mais qu'on s'est arrangés pour faire semblant de les oublier, pour les dissoudre, les effervescer afin qu'ils passent mieux dans ce médical médicament qu'est la réalité.

Encore que, la réalité, tout de même, c'est un concept qui nous échappe beaucoup pour pas dire plus. Nous parlions des mares et des boueux enfantillages qui pouvaient s'y produire, entre deux consultations des archives de notre intelligence (les mots sont l'intelligence), mais la réalité, ce n'est pas même une mare. C'est tellement plus soluble ! C'est pas un potentat, pas une mare, pas autre chose d'éventuellement tamisable, la réalité...c'est.

Mettons par exemple qu'on s'attache, pour définir la réalité, à un personnage de fiction. Que celui-ci s'appelle Etienne Mardona et qu'il exerce, en qualité de professeur des écoles, dans la petite ville...réelle mais de fiction...d'Autreville, et donc non loin de Breuil-le-Sec et de la rue de la Soie. Et mettons que cet Etienne, non content que de recevoir mensuellement de l'argent en distribuant de désagréables souvenirs auprès de ces étudiants, se soit fait fort de se marier, par amour, avec Laetitia L., fille qui au-delà de son nom simplissime a pour particularité d'avoir de beaux seins lourds sous lesquels dorment trois précieux grains de beauté...comme dans le conte de la princesse aux petits pois, enfin, à peu de choses près. Et mettons que ces deux-là, maritalement liés, n'en ait pas fini avec la filiation et se soient sentis dignes de toucher au miracle et à l'engendrement. Et donc, quelques mois et vomissures plus tard, Etienne et Laetitia annoncent à tout leur entourage que ça y est, ils sont parents et que c'est là, la plus belle chose au monde (la plus belle chose au monde est l'intelligence). Et derrière ça rigole, ça boit de longs verres de vin achetés dix jours plus tôt dans la grisaille d'un supermarché, ça prend dès que possible l'enfant de ces mariés dans les bras...sans faire attention, sans se demander s'il on en a la force ou la légitimité, que de porter pareille apparition, nécessairement divine, dans le cadre de son coude résolument immonde n'ayant jamais servi à rien qu'à soulever un peu de terre...Et l'enfant, parce qu'intégralement fabuleux, alors que trimbalé par ces hordes de débiles profonds, aura pour tous un rire ou un chagrin...Et son rire frappera si durement le coeur de ceux qui l'entendront que ces derniers, réincrustés dans leurs voitures, sur le chemin du retour, estimeront avoir passé une jolie journée.

Mettons que l'enfant malheureusement grandisse et qu'il se prenne de passion, sans aucune aide publicitaire, pour les constellations. Et que ces parents ne comprennent pas d'où tel courant lui vient mais qu'ils acceptent, à condition de plusieurs quinze sur vingt, de lui offrir un télescope. Et que son oeil, allongé par la lunette, balaie every night le ciel et ses poussières. Et que l'enfant, dramatiquement devenu l'adolescent, se crée des mondes sur ces planètes qu'il caresse du regard.

Et bien, où est la réalité dans tout cela ? Ou plutôt, où existe-t-elle davantage ? Sur cette Terre fictive où un enfant, atteint de vieillesse, niche son oeil dans une lunette ? Ou bien derrière l'oeil, sur ces planètes qu'ils inventent et où fourmillent sans doute mille vies différentes ?

Pour répondre à cette question, mettons maintenant qu'Etienne, honnête mari et père capable, soit du genre à pourchasser jeunes filles aux heures de petite écoute. Mettons vraiment que ce soit de ce genre d'humains normaux qui violent d'autres humains évidemment plus jeunes. Mettons ces jambes, virgules coincées dans un pantalon de mauvais velours que les professeurs s'échangent, de générations en générations, et son sexe, pointe d'exclamation destinée à écraser silence.
Mettons cette situation où, parce qu'Etienne poursuit jeune fille, on en arrive là, en termes de ponctuation, dans la rue d'Autreville :

...!

Mettons qu'il fasse cela et que personne ne dise rien, et que Laetitia continue d'embrasser les criminelles joues de son mari tandis qu'à sa fenêtre, l'enfant mûrissant, passe d'étoile en étoile.

Dans cette situation, où est la réalité ? Dans le silence ? Dans l'exclamation ? Dans le mensonge ? Ou bien rangée, solidement, dans le pantalon...?

Mettons que dix années plus tard, l'enfant, désormais plus ou moins mort en tant qu'enfant, toujours à sa fenêtre mais cette fois une fenêtre plus grande, sorte de baie vitrée, continue de scruter le ciel galactique. Et que, parce que sa lunette est à présent d'une sophistication d'opéra polonais, il puisse voir en détails sous la jupe des étoiles. Et qu'il voit...certes, il doit vérifier, faire des tests, mécroire puis croire et s'assurer...sous la jupe de celles-ci, une longue tache de sang. Et qu'il comprend, étoile après étoile, tache de sang après tache de sang, ce qu'est son père vraiment.

Et qu'il revoit son lit
Et la première étoile
Minuscule
D'une taille de dent
Là, sur son drap
Et comme il avait mal
Et comme mal il aura.

Chaque année et chaque jour, des mots, des enfants et des jeunes filles meurent de la main de l'homme. Telle est la réalité. Nos étoiles cachent des âmes que des hommes ont violées, des âmes venues de réfugier sous la lampe amicale de la Nuit sans passé, cette Nuit idéale ayant pour tout voisin la possibilité.

("Impossible...!" diront les journaux, les amis et les proches. "C'était un homme si gentil, si propre sur lui, il nous invitait souvent et il était très drôle", "Il était un peu taciturne certes mais il disait toujours bonjour", "Il s'engueulait parfois avec sa femme mais rien de trop grave"...Les journaux, les amis et les proches ne savent pas voir les étoiles. Et s'ils les voient, c'est toujours avec du retard, et des cadavres sur les bras. Telle est la réalité, tel est pourquoi, souvent,
Souvent, je n'en veux pas.)

à tes yeux chèvrechoux, 
à ton coeur muycyclique
et à ton art, mon potentat 
Alfons Mucha - Illustration Noël 96