jeudi 1 décembre 2016

Older than the sun


La chair, reine d'un champ d'os, générale des nerfs, la chair. Prison pour tous. La chair. Elle est là. On peut la pressentir derrière les paysages, sous les rues désertées. Elle est à deviner au devant de chaque ombre. La chair, avec ses mains et son bas-ventre, avec ses poils pour camouflage et son goût prononcé envers la déchirure. Incrustée secrètement dans chaque photographie, la chair est cette illusion nous menant à penser que ces visages, aux sourires crispés, furent vraiment les nôtres à cet instant précis. La chair aussi qui manque, à l'hôpital, celle qui disparaît, au cimetière, celle qu'on dispose, comme une rangée d'allumettes, dans une boîte, la chair, elle-même boîte. La chair barreau vivant de cette prison mouvante, composée d'yeux, de muscles et de talons, à laquelle la clef toujours nous manquera. La chair bien sûr qui ne manque plus, quand elle se fait trop là, trop gâteaux secs et sucres, trop chair viande, trop viande à la place des paupières et terrine de chair à la place des cheveux. Elle ne manque pas non plus quand elle tombe, d'un corps qui la rejette parce que poignardé, et que ce corps, canette de ferraille à la gorge entrouverte, est le cher corps de l'Homme que l'on a détesté. Mais, même sans manquer, la chair est, la chair résiste, à l'intérieur des cauchemars consécutifs au meurtre ainsi que sur les masques, de chair également, que portent les voisins. Les voisins, les passants, les entendus, forêts charnues, avalanches de seins, de mentons et de joues qu'on jurerait avoir, ne serait-ce qu'une fois, d'un oeil déjà vus. Et que dire de la chair présente au creux de chaque fenêtre, dans la clarté du verre, avec son mètre quatre-vingt de chair boudinière, avec sa chevelure d'autrefois et sa grande ride, faux au revoir de la chair, et sa façon maligne de relever la tête. Tant et tellement de chair au creux de ces fenêtres ! Des chairs ouvrières, des chairs présidentielles mais des chairs mais des chairs ! 

Le diable, même le diable, même lui aux rouges dents et aux bras comme des cheminées, même lui n'avait pas voulu ça...Il voulait simplement qu'on vive en dehors de Dieu...avec des nuits plus longues certes mais surtout des journées autrement délicieuses. Des jours sur la Grand place. Heureux et communiant. Des jours de vin versé et de danser de travers, entre enfants, parents et grands-parents. Et puis aussi le jeune, joli sourire pour la jeune femme, et la jeune femme s'émeut et les deux se mettent à bourdonner, et leurs coeurs concoctent en secret pour l'autre des brûlures uniquement pour savoir quand bien poser l'onguent...Et bien sûr, bien sûr que ce serait dur, qu'il y aurait la misère parfois quand telle ou telle moisson refuserait de marcher...Mais enfin, le diable, il ne voulait pas ça. De voir la Grand place dévoyée de la sorte, parce qu'enfoncée, parce qu'inversée, par l'impact continu de la chair sur la Terre. Non plus il voulait voir, le vin versé à côté...dégoulinant sur la chair parce qu'évitant le verre...et la danse tout en chair, sans grâce aucune, et les enfants assis sur une caisse de bois à cause de la chair, à cause de ce que la chair leur fait mal quand ils osent la bouger, et les parents aux yeux mouillés de chair devant le spectacle de cette jeunesse abandonnée à ça, la chair et puis rien d'autre, tandis que grand-papa et grand-maman, se vitrifiant au fond de leurs tombeaux, sentent au-dessus d'eux, que ce soit dans la terre ou là dans les racines, que la chair se faufile. La chair en rubans gras sur les croix des églises, entre les lignes des pianos et sur les becs jaunes dégoûtés des oiseaux. Et le jeune rencontrant la jeune femme, entre deux chairs, entre deux interventions malaisées de celle-ci, balance son bras, son branchage de chair, autour des reins de sa promise, vase de chair, et ils tentent de sourire malgré les bouts de chair coincés entre leurs dents, éperdument. 

Dieu, excroissance infinie, bourrelet suprême, observe la scène avec grand intérêt. 

Il est content. 

Dieu est content. Monté au ciel après avoir gravi une montagne de chair, Dieu observe la scène avec contentement. Alors qu'il surplombe son escalier fait de langues, de paumes et de cuisses serviles, Dieu apparaît vraiment satisfait. Son regard se porte ensuite sur les nuages, épais et lourds, désignant l'horizon et, encore, Dieu, à cette vision, éprouve un bon plaisir. 

Fut-il rose son ciel, rose et plein de carnation, rose et évidemment profondément charnel. 
Fut-il carne son ciel, son ciel, il l'adorait. 

Il était pour lui la Lumière. Chair, lumière. Puisque l'âme perdit. L'âme perdit dans la lutte intestine. Elle, l'âme, la valeureuse guerrière à l'armure venteuse, dans cette digestion de tous les éléments qu'on nomme Humanité, elle perdit tout au cours d'un combat d'un millénaire ou deux. Elle, l'âme, dût se résoudre à se mettre à genoux devant la chair (après pluie de chair sur les donjons, neige de chair dans les cours d'eau et tripes à n'en plus finir, pire que le fil téléphonique, au-dedans des tranchées). C'est comme ça l'Histoire. Il se passe des millénaires, on fait de grandes batailles mais à la fin, toujours, l'âme s'agenouille et la chair triomphe. 

Son tribut, cette fois, fut le fond de chaque cœur.  
Et donc, on le lui donna. Ce fond. De chaque coeur. Ce fond de...moi.
Dévoré par la chair, par des vagues, des chaînes, des camisoles de chair impossibles à démettre. 
Ce fond de moi dévoré comme au fond tous les fonds. 
D'Irak en Picardie. La chair. La chair sur toute la Terre et dans toutes les assiettes quand ce n'est pas la famine qui s'y invite, fatidiquement, dans ces pays où la chair est vendue, non chère, pour être frottée contre d'autres chairs épaissies par l'argent.
C'est. Enfin. 

Même le diable fut soumis suite à ce traité de chair. 
Il vit son corps de flamme devenir un glaçon rose, aux sourcils potelés et aux lèvres enflées. 

Même le diable ! 
Chair pour le diable aussi. Pas d'exception. Et Dieu, farce marron, s'en félicite, et Dieu s'en marre. 

Chair.
Journal.
Chair...
Jambons de squares. Immeubles chevalins. 
Chair. Les aiguilles de l'horloge, non, des biceps séchés. 
De la cervelle ? Non, un chou de viande hachée. 
Vomir ? Algues de chair.
Se suicider ? Non, Dieu ne l'autorise pas à la chair de sa chair. 
Alors quoi ? 

Mourir est le seul moyen de quitter la chair.
Mourir de vieillesse. 
Comme le soleil, dans une grande explosion, radicale et osseuse. 
Ou...ne pas encore mourir mais vivre comme la lune. 
C'est-à-dire isolé
C'est-à-dire rachitique
C'est-à-dire troué
C'est-à-dire libre
C'est-à-dire sacrifié. 

(et ainsi vendre chèrement sa peau décharnée
Sa peau capable, magiquement, semble-t-il de rêver
Sa peau hypothétique, sa peau indispensable,
Sa peau d'"et si", sa peau de sable 
Qui fait naître les mers ainsi que les baisers
Posés
Sur le cou de ma chère)



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vendredi 21 octobre 2016

Jambe vide (in La tragédie du mouvement)

Sensation d'oubli de la chose immédiate
Grande faiblesse dans les membres
Veines apparentes
Vertiges
Peines à synthétiser
Volonté de faire du monde un jeu, une bonne blague
Désir d'obtenir par pilules, par sirops, le remède absolu
Vision d'un ciel plus jaune que la normale

*Ce noir monarque bectait le ciel comme si les vers et l'air étaient frères souverains.*

(je reste persuadé que la mort frappera seulement lorsque je serai incapable de sélectionner mes mots et donc de composer une phrase qui tienne)

*Commissure*

Point d'interrogation de chair et puis de sang

*

Ce qu'il y a d'intéressant avec la maladie, c'est qu'en plus de nous offrir des pupilles somptueuses car dilatées, elle nous mène facilement près de ce fauteuil vert, immense et aux accoudoirs terriblement usées, sur lequel la Mort aime à fumer sa pipe.

Jambe vide

La fièvre, flamme sans contact, soulève depuis mon sang les veines de mes doigts et celles-ci, ainsi changées, ressemblent à ces anneaux que quelque Roi des Arbres pourrait très bien porter.

Impression que l'effort du sourire convoque tout l'arrière de mon crâne, qu'il le détache de ma chevelure (ou que ma chevelure s'en détache), et que le monde entier des os de mon visage est comme fragilisé.

Alternance entre moments de dégoût total pour toute forme de réalité et passages soulageant voire excitants où l'adrénaline monte tandis que les montagnes s'aplatissent soudainement.

Oubli de certains mots et nécessité basse du dictionnaire en ligne.

Recherche perpétuelle, dans les étoiles, dans les avions de commerce, dans toutes les formes d'astres, d'une consolation concernant l'avenir.

Ici, l'avenir, n'a que les traits du crâne en train de dépérir.

Ici, l'avenir est une famille en deuil. Ma famille, privée d'un de ses jeunes. Le monde des regrets, des souvenirs et des discours d'adieu reviendra souvent sur mon âge léger. Comme pour revenir surtout sur ce que j'aurais pu faire plutôt que sur ce que j'ai fait. Parce que je n'ai rien fait. Ils diront, bien sûr, que j'ai fait. C'est-à-dire que j'ai été, c'est-à-dire que je fus le temps de trois ou quatre anecdotes bénignes dans un parc ou dans les allées d'un supermarché, le protagoniste de quelque chose de suffisamment marquant pour être justement évoqué au cours de funérailles. Oui, je fus la germe de rires conséquents chez un tel ou son autre ou bien la source de pleurs élaborés chez celle qui m'aima. Mais, enfin, tout de même, au-delà de ces trois quatre anecdotes, rien d'autre. Pas de lune à présenter à ces cousins qui m'avaient oublié, pas de lune ni d'or, rien pour leur permettre de savoir qu'ils avaient affaire là à un gars d'exception. Oh, évidemment, à un moment, un ou une s'hasardera à dire que oui, c'est vrai...j'écrivais. Et cet un ou cette une, peut-être, me lira.

(le texte choisi sera forcément pour moi une grande déception)

Les gens, écoutant ce texte, aux mots pleins d'un malheur taille réelle et d'araignées solides se diront que j'avais un semblant de talent. Et que bon, il faut le dire, ce n'est peut-être pas un hasard si je devins ainsi si précocement le locataire d'une barque immobile puisque vu le contenu noir ce que j'écrivais, et ce le plus souvent dans le mépris de toute vie sociale, c'était couru d'avance (je me demande ce qu'ils auraient trouvé à dire ces gens-là si mon destin avait été le même, le pareil foudroiement, le semblable anévrisme, et que j'avais été auteur résolument solaire ou amuseur public).

"La mort partout, la mort à chaque coin de rues et de virgules, faut pas trop qu'il s'étonne si elle lui tombe dessus."
Et voilà. Il y aura un peu d'émotion après flottant dans l'air, à égalité avec des parfums de qualité diverses - affreuses sont ces personnes qui vont aux enterrements tout aspergées de rose - et derrière, on fermera la malle et merci bien.

Jambe vide.

On gardera ensuite ce vague souvenir de moi, comme d'un morceau de bois timidement doré qui aurait pu devenir par travail une clef, comme d'un panier mis du milieu du terrain dans un gymnase fantôme, comme d'une éclipse manquée car on cacha nos yeux pour ne pas les brûler.

Et (mes) les textes, diasporas de feuilles, de pochettes, de classeurs, de carnets, de journaux et de livres, peuples passants d'une armoire l'autre, d'une cave l'autre, d'un "Cloud" l'autre, finiront sûrement par s'épuiser par trop d'expéditions. Parce que nous ne sommes plus au temps de la découverte mais du stockage, et donc, stockés un peu partout, passionnément nulle part, mes textes s'épuiseront. Ils seront pareils à ces génies qui peuplèrent les charniers, à ces Mozart des camps, à ces Bacon du goulag, à ces Mirbeau de l'AVC cruel. Là, mes textes, carottes givrées que même les chiens ignorent. Millions et millions de mots renvoyés chez eux sans aucune sommation. Infinités de connexions nerveuses plus ou moins acrobatiques, plus ou moins stratégiques, excommuniées vite fait. Vos phrases, vos verbes, votre éloquence n'est plus la bienvenue...Elle.
Elle

Mais jambe vide
Elle...
Elle est résumée maintenant que vous êtes mort
Elle est résumée en deux trois liens qui traînent sur la toile
Sur la toile, ils traînent, elle traîne
Jambe vide.
Si on cherche bien, on peut trouver des petites choses à lire de vous.
Des restes de textes.
Des morceaux pas encore balayés par la pluie
Le temps et le personnel autorisé.

Votre caveau produit encore de la boue.
Vous n'avez pas encore été remplacé.
Vous êtes toujours au fond de votre boîte.
Et donc, on peut toujours vous voir (certes, le nez est du genre grosse creusure désormais mais vous avez un nez, du moins une sorte de parodie de profil).
On peut toujours vous lire, grâce aux pourrissements que vous faites naître au fond de votre malle.
Grâce à tout cela.

Jambe vide, je te vois.
Je te sens.
Tu es sous mes hanches, en permanence.
Tu es là.
Quand je manque de tomber c'est parce que tu es là
Et quand je me relève c'est parce que tu es là.

Jambe vide. Tu sais, toi, de toute éternité que bientôt, je serai comme toi.
Que, succès ou insuccès, réussite ou non de mes longues ambitions, je deviendrai, bientôt,
Ce qui ne peut devenir.
Et tu es là pour ça, jambe vide. Pour me prévenir.
Pour me rappeler constamment que cela existe, ça, le vide, l'absence de sensation.
Et qu'il faut lutter pour rallonger le temps, assouplir son tendon.
Qu'il n'y a que ça à faire, de toutes les façons.
Parce que mourir, après tout, à quoi bon.
Mourir, c'est pour les cons.
Et je n'en suis pas un, ni deux, ni trois.
Jambe vide, bientôt, je serai comme toi.

*

Il est probable, que dis-je sûr, que je fasse un pitoyable cadavre.
C'est pourquoi je vous propose, une fois le moment venu, de m'enterrer en vous bandant les yeux.
Ainsi, je garderai pour vous toujours ma peau d'enfant et mes cheveux d'été d'éternel rêvant
(...et puis cette cécité compliquera bien vos allées, vos venues et vos cérémoniades et ça, ça me fait déjà, jubiler férocement)

*

Difficulté dans la concordance des temps.
Impressions que les jours se multiplient parfois et parfois se divisent.

Impossibilité à terminer alors que tout indique qu'il est l'heure d'achever.
Désir brutal de faire venir au monde une phrase capable de sauver tout ensemble.

Démangeaisons ininterrompues, parmi la plupart des capillarités, à l'intérieur des chairs, des cicatrices et des comédons, comme pour rechercher du bout des doigts cette phrase ailleurs que par hasard.

Défaite à venir.
Petites funérailles de campagne, une dizaine aux visages rouges pas plus.
Pas vraiment de grand discours, pas même un beau cercueil.
Pas de Père-Lachaise, le cimetière de Ricourt, à côté du grand-père et tant mieux pour le deuil.

"Ce n'est pas possible que ça lui soit arrivé à lui" (c'est-à-dire moi).

Quelques semaines de temps

"Ce n'est pas possible que ça lui soit arrivé"

Quelques semaines de temps

"Ce n'est pas possible"

Quelques semaines de temps

"Ce n'est pas."

Tout le village, de son isolée voix, le soir de la nouvelle dira : "Ah oui, lui, il était jeune. Oui, c'était celui qui marchait mal. Que faisait-il dans la vie ? Je ne sais pas."

Et ils se tairont là, reprenant leur tricot, leur écran, leur bol de soupe au beurre fondu.

Et.
Du haut de mon ciel inexistant, du haut de mon bas en quelque sorte,
Comme une carotte givrée, j'enragerai parce que comme d'habitude, ils comprennent tout dans le désordre.

Car je suis celui qui ne sait pas et ce que je fais dans la vie, c'est que je marche mal.

*

Je suis écrivain.
Dimitri Möllet voire Dimitri Menadà.

Définition de l'écrivain : enjambe-vide.


Unica Zürn - Carnet central à bordures rouges



lundi 15 août 2016

Horreur 404 ou l'histoire vraie d'un Saint parmi des millions d'autres

Il se pouvait que Vassili eusse des contractions
Des créations de toutes pièces de veines énormes et compliquées,
Du genre qui luisent quand la sueur fait spectacle et que le cœur bat fort à cause de la pression...
Des contractions et des maux de tête, nuits courtes, journées fauchées par un soleil comme nous voulant du mal. Des palpitations. Des souvenirs verts, gris, mauves, transparents. Des souvenirs terribles. La nuit...grande chaleur sur toute la nuque...se lever d'un seul coup, toucher le drap et sentir sous nos doigts le liquide. Nous avons transpiré. Ouf ouf. Nous avons transpiré. Ouf ouf. Nous n'avons pas saigné. Nous aurions pu pourtant. Et tellement. Retrouver nos oreilles sur le porte-manteau et notre cheville gauche près du lavabo. C'était un scénario concevable. Il ne fallait pas une imagination de taureau découpé dans le fil pour se dire que "oui, soi, éparpillé comme ça, c'était gravement possible". Et donc Vassili les cuisses paralysées, le cuir chevelu trempé de toute éternité et les yeux tels ces caténaires renversés par la foudre. Quelle vie franchement ! Une vie de mort. On pourrait penser que ce genre d'existence infléchirait la production mondiale de cartes postales aux tons jaunes et gais mais celles-ci continuent de naître éperdument. Celles-ci naissent puis éclosent, depuis la fleur faite enveloppe, dans toutes les mains et meubles de la planète. Et les écritures sont nombreuses et les mots sont les mêmes : "Mes vacances sont belles (je suis heureux, alcool moins cher, soleil en réussite)...je pense bien à toi (charité outre-chrétienne)". Et des cheveux blonds, bruns, bleus et roux, après avoir lu cette carte postale, voient une main passer en eux. Cette main est émue. Elle ne le montre pas car l'émotion d'une main est surtout invisible. Car c'est de la chair posée à plat sur de fines tiges strictes. Mais elle est émue cette main. Les phalanges parlent, les phalanges murmurent tandis qu'elles balaient les cheveux blonds, bruns, bleus et roux. Elles disent : "Merci pour la carte...tu me manques aussi...je vais me faire un thé". Et les thés, ainsi, se font.

Vassili, lui, ne se fait plus.
Il se défait. A vue d’œil, à vue de montre. Toutes les quinze minutes, il a comme un os qui saute.
Vassili est malade.
Quand les docteurs, du haut de leurs monocles, ont annoncé la nouvelle à Vassili, Vassili n'y a pas cru. Il faut dire qu'il se sentait alors en excellente santé. Le muscle immense, la dent marmoréenne, il n'éprouvait que du plaisir à côtoyer son corps. Alors, vraiment, cette maladie, il ne la comprenait pas.

Les mois passèrent.
D'insomnies à cause de l'estomac en insomnies à cause du mur qui perle, Vassili continuait à se demander s'il était bien malade.
Quand il commença à cracher du sang les soirs de mauvaise visite, il aurait pu se dire que oui, sûrement, c'était bien ça être malade...mais il ne se le dit pas.

Car pour lui les malades étaient les lépreux et non les passionnés,
Parce qu'il ne ressentait pas, contrairement aux docteurs, l'infection de l'homosexualité
Parce que la seule chose qu'il ressentait, hormis la peur de mourir dans cette cage oubliée, c'était l'envie d'écrire une carte postale ou de se faire un thé.

Son thé ne se fit pas.
Pour ce qui est de la carte postale, elle fut si l'on peut dire retrouvée sur son corps sans vie.
Il s'agissait de quelques lignes : des courbes pour imiter les vagues, un cercle en guise de soleil, et puis un mot, comme gravée à l'encre, au milieu de sa paume :

"Sain"

Francis Bacon - Etude inconnue


 

mardi 9 août 2016

Aliénor ou la littérature

Chaque jour je bois le fantasme d'autres vies que la mienne
Mais dans aucune d'elles
Tu n'es pas au milieu.

mardi 19 juillet 2016

Hangwoman. Chapitre Quatre


Vidéo froide 




Antonio Banderas, vaguement masqué par un bout d'étoffe noir, est tout à sa jubilation. Il vient, armé de son épée capable, apparemment, seulement de blesser légèrement ou de mettre en lambeaux des chemises trop larges, de vaincre son ennemi du jour : un général de pacotille ayant promis prospérité au peuple avant de montrer son véritable visage dès que l'or et la gloire furent à portée de son odieuse main. Pour cela, Antonio put compter à la fois sur ses talents acrobatiques hors du commun et sur son cheval semble-t-il indifférent à toute forme de fatigue ainsi que sur l'aide de son fils qui, en coulisses, joua du lance-pierres comme personne pour envoyer au tapis plusieurs soldats pourtant décemment entraînés. Le soleil est couchant, la femme d'Antonio est sauvée et son bustier, ceignant une poitrine semblant symboliser toute la beauté de la vie sur Terre, est demeuré intact. Antonio embrasse sa femme, et celle-ci accepte passionnément bien qu'ignorant que derrière ce masque sombre se trouve son mari, sous les yeux de son fils qui lui commence à comprendre. Son père n'est pas qu'un bourgeois adepte des absences répétées, c'est un héros, mieux, c'est Son père. La scène est belle, cependant, le soleil couchant paraît insidieusement déteindre sur tout le reste comme une grosse tache rouge lentement se dessine sur la joue triomphante du justicier masqué. Bientôt, cette tache s'amplifie, gagnant désormais le front du fils de la Vega puis avalant l'intégralité du décor. 

La tache tombe dans mes yeux, je ne vois plus qu'elle et l'univers, malgré sa complexité et ses millions d'étoiles et de systèmes en place, gravite maintenant autour d'elle. Antonio Banderas a beau garder le sourire, je n'y crois plus tant ses dents sont sales et rougies. Le générique arrive, le noir impérial avec mais la tache reste. Elle fait même pire, elle s'étale encore, de telle sorte qu'au noir et au blanc des noms d'anonymes et de célébrités se substitue la couleur du rubis qu'on écrase. Caché comme je le peux sous une table, ayant tout vu, j'essaie de profiter de l'obscurité pour sortir dans la rue. Mais l'obscurité, à cet instant, n'était pas encore mon amie et mon père...après ma mère...vient vers moi. Il. Lui aussi a le sourire mais j'y crois encore moins. Il. Ce devait être une soirée comme les autres, pas tout à fait joyeuse mais au moins passée dans la sécurité. Et puis. Une histoire bête. Un couvert qui traîne. Un mariage qui ne marche pas. Un quotidien à se rabaisser constamment pour ne pas perdre sa place. La pleine lune. Antonio Banderas, trop beau, trop grand. Et voilà que mon père...et ma mère. Et voilà la tache rouge. Le couteau qui glisse trop bien sur le cou d'une femme qu'on déteste de tout son coeur à défaut d'avoir pu l'aimer. Et à présent c'est moi qu'il vise. Son fils, petites jambes, petites foulées direction la rue, la survie, les autres, les gens, de l'aide. J'y suis. J'ai l'impression de n'avoir couru qu'une seconde. La rue est là. Le cauchemar est derrière moi, plus qu'à crier à l'aide et quelqu'un viendra. Je crie. Personne. Seule l'obscurité répond présente. Elle m'observe. Elle me chuchote...je n'ai pas le temps de l'entendre que déjà mes petites jambes tombent. Un je ne sais quoi froid vient de se frotter contre ma cheville gauche. C'est très froid vraiment. Et puis, une seconde à nouveau et j'ai l'impression que ma jambe a disparu. Je ne la sens plus. Je ne sens que mon pied qui semble patauger dans le fond de ma basket mais je ne sens pas ma jambe. Il fait chaud tout à coup. J'ai envie de vomir, j'ai l'impression que le coucher de soleil du film s'est abattu sur moi d'un seul coup et je frise l'insolation. Je me retourne pour le voir. Je vois, à la place du soleil des yeux. Des yeux que je croyais connaître. 

Ses yeux me poignardent. A l'épaule et dans le bas du dos. Les taches rouges se multiplient. Je crie. La rue est déserte, les lampadaires d'un jaune pâle ont l'air de détourner le regard. Quant aux chats, ils continuent à se battre entre eux comme si de rien était. A l'intérieur de la maison, le générique est terminé et le DVD est reparti sur le menu d'accueil. On entend la musique du film, haletante, épique à souhait, accompagné de deux trois extraits qui passent en boucle : Antonio Banderas sautant sur son cheval, Antonio Banderas qui embrasse sa femme, le fils d'Antonio qui joue du lance-pierres. Le tout sous un ciel rouge fort épais et poisseux. Je crie mais j'entends bien que je ne crie plus, je crie dans ma tête car mon souffle est coupé, comme plusieurs tendons de mon corps affaibli. Mon père s'apprête à planter son drapeau noir sur mon crâne incliné. Mon DVD est en passe de proposer sa dernière boucle, avec ses propres séquences : sauts dans l'herbe depuis une balançoire, main dans la main d'Emilie et observation du ciel depuis le télescope de mon ami Harold. Quand enfin, je comprends les chuchotements faits par l'obscurité :

"Il est bientôt onze heures"

Les lampadaires à cette heure, couvre-feu d'été oblige, sont sommés de quitter les lieux et passent du jaune au gris. Merci l'obscurité, le couteau manque mon crâne. Le fils d'Antonio Banderas continue de jouer du lance-pierres par intermittence tandis que je me redresse sur mes deux jambes malgré la disparition probable de l'une d'entre-elles. Et je fuis. Je me disloque, je saigne, je m'ouvre, je me déverse mais je fuis. Mon père me poursuit, cependant, l'extinction des feux a paradoxalement rallumé son foyer intérieur...causant sa stupéfaction...son retour à une certaine réalité...où tuer sa femme et son fils seraient des actes contre-nature...mais la minute est passée. J'ai à peine eu le temps d'arriver dans le jardin des voisins. Vu le silence alentour, ils doivent dormir comme des putains de loirs. Je n'étais pas du genre à jurer avant ces événements. Avant ces événements, aussi, j'avais quatorze ans. J'ai maintenant l'impression d'en avoir dix-huit. Et je ne me fais sacrément pas à l'idée de mourir le jour de mon anniversaire, fut-il imaginaire et conséquence de la folie du soir. J'entends les yeux de mon père qui se rapproche. Il a retrouvé ses esprits en les perdant de nouveau. Je vois ses pas sur l'herbe. Mon corps, ce sablier ébréché de part en part, répand ses grains de sang partout autour de moi. Sous peu, c'est sur, il me trouvera. L'obscurité ! Il ne peut pas trouver l'obscurité. C'est mon amie désormais. Elle me parle. Elle m'a parlé, elle m'a dit "ne bouge pas". Et je ne bouge pas. Mon père s'avance. Je vais crever, comme un con, comme un con qui obéit à l'obscurité et qui se croyait en sécurité alors que j'ai tout vu...les engueulades, les menaces, les assiettes cassées, les larmes, les paupières gonflées...et que je n'ai rien fait. 

"Ne bouge surtout pas"

Mon père est là. Il avance, il avance, il est là. Soudain, un chat meurt. Soudain, un chat en mourant pousse un cri d'effroi. Soudain. Mon père suit ce cri. Soudain. Mon père accélère le pas. Soudain, il me marche dessus. Non. Il manque de me casser le tibia mais, attendez, il trébuche. Il trébuche sur moi. Mon père est à terre. Il a voulu aller voir le chat et il est tombé sur moi. Il faut que j'en profite. Il faut vite que je me relève et que je m'empare de son couteau. Vite. Vite ! Vite ? C'est au tour de mon père de ne plus bouger. Je ne comprends pas. La lumière s'allume. Les voisins se réveillent. La lumière se jette sur nous. Ils ont entendu mes cris ? Ils ont entendu le chat ? Dans la lumière, je vois le vrai visage de mon père. Un visage ouvert en deux, comme une noix. Mais par quoi ? Mais par qui ? 

Un instant, je m'évanouis. 

A mon réveil à l'hôpital, je fis plusieurs découvertes :

1. Je boiterai à vie.
2. Le teint - affreusement pâle - des survivants ne m'allait pas si mal. 
3. J'avais une longue et étrange cicatrice partant de la base du menton jusqu'à ma promesse de pomme d'Adam.
4. L'obscurité avait un nom : Soraya. 




jeudi 14 juillet 2016

Aux veufs adolescents



Dans le fond de mon écran, un homme visiblement ivre s'écroule. Cet homme fut l'objet puis le fruit d'un autre homme, à plusieurs continents d'ici. Il l'a créé de ses mains moites, ces mêmes mains moites qui n'en finissaient pas de se remplir de peur à la vue d'une fille de quinze ans, quand lui en avait treize. Ces mêmes mains, exactement les mêmes, qui deviendront un dos de coccinelle quand la vieillesse tapera à sa porte. Ces mêmes mains qui n'oublieront pas, entre deux respirations dominées par la toux, qu'il fut aimé vraiment. C'était du temps où ses mains, alcoolisées par quelques bières d'importation, donnaient aux seins d'une trentenaire sublime, un galbe miraculeux. Du temps où ses mains rendaient à cette poitrine son statut d'oeuvre d'art et à cette femme, sa valeur de sourire. Avant que l'hiver ne s'installe. Avant que le bruit des choses à faire et des choses perdues n'oblitère la passion. Avant que le travail ne s'habille d'une bure regrettable, vêtement d'un monde refusant nudité, robe d'une Terre ne suivant plus que les cortèges noirs. Hauts crépuscules d'hommes et de femmes voyant la tombée de la nuit comme une fin en soi et le jour, pointant, comme une raison de plus de se tenir le crâne. De là, les néons échoueront à transcrire la lumière. Pareillement ces visages d'enfants et de bêtes nobles, seront pour lui de lourds masques de mort. Ses mains inchangées ressentiront alors la nuance qu'il y a entre le parfum et l'odeur. Entre la musique et la nostalgie. Entre le noir, chargé de fantasmes, de corps impressionnants déformés par l'appel du pénis ou du clitoridien, et le blanc...unique forêt dépossédée par l'eau, abandonnée par l'air, et qui rêvent du feu pour enfin refleurir. Le feu, venons-y, les flammes, parlons-en, elles quitteront son torse pour rejoindre sa bouche et quitteront sa bouche pour toucher l'innocent. Et ses mains, pourtant intactes jusqu'à présent, auront la forme et la couleur des ailes vertes du dragon jaloux et maigre qu'il est, malgré tout, devenu. Coupables là-dedans sont les apothéoses que la jeunesse propose, tous ces orgasmes et toutes ces fêtes qu'on ne pense vivre qu'une fois, sans suspicion et au plus haut degré d'harmonie, avant de les refaire vaguement et sans grâce. Ainsi, en vieillissant, ces mains, ces mêmes mains, iront du vert jusqu'au gris, et ce sein, ce même sein, pourtant soulevé de la même façon, sera pour lui une poche veineuse et ses doigts, branches fragiles que tous les oiseaux cassent au moindre saut trop brusque, des couteaux qui se taisent mais jurent secrètement de déchirer la chair, de faire tomber le lait, et de partir en laissant derrière eux un cadavre de femme. Parce qu'ils le savent, ils n'ont plus l'âge d'être amoureux et il se disent que, peut-être, en étant veuf et vieux, ils le réinventeront.

L'amour
Mains tranchées dont le sang nourrit toute la ville.
L'amour
Moiteur de tout qui couche, sur le papier de la paume effrayée,
Les lignes des rivières, le creux des océans,
Toute la pluie du ciel, toute l'eau des sentiments,
Tandis que vient vers nous, hors de lécran
Un mètre soixante cinq de chair, d'os, de neurones et d'angoisses
L'unique paroisse,
La Femme infiniment.

Avant que celle-ci ne s'éteigne
Et nous aussi
Malheureusement.

(ça marche aussi avec l'Homme infiniment mais comme, manque d'originalité oblige, le protagoniste de cette histoire est un mâle hétéro cisgenre asiatique, et bien, c'est la Femme infiniment. Et puis, de toute façon, je préfère écrire la Femme car l'Homme, je n'y crois pas du tout)


Romaine Brooks - La Venere triste 


mardi 31 mai 2016

Hangwoman. Chapitre Trois


Naissance du roi pourpre 




Tout avait pris le goût du sperme. Du café que je prenais le matin au jus d'orange que je buvais le midi à la cafétéria de l'entreprise dans laquelle je travaillais en passant par la pluie qui glissait quelquefois sur mes lèvres quand l'automne dominait. Tout ce que j'ingérais désormais avait ce goût, sciure et salé, de la semence humaine. Même la grenadine que j'affectionnais depuis la petite enfance, malgré tous les sucres ajoutés et la présence d'une dizaine de fruits dans sa composition. Même ma salive que j'avalais fréquemment lorsque j'étais malade. Tout avait ce goût, tout avait cette texture, indélicate et morne. Je lui avais pourtant demandé d'arrêter, je lui avais pourtant dit que ça me déplaisait mais il s'en moquait. Dès lors qu'il approchait de son zénith à lui, il ne pouvait s'empêcher de me fourrer son sexe dans la bouche jusqu'à ce qu'il exulte complètement et, si je refusais d'obéir alors il me frappait. Ou bien il cassait un meuble. Cela faisait maintenant dix ans que nous étions mariés et dix ans qu'il m'enchaînait à son éjaculat. J'avais beau menacer de rompre ou de me plaindre à la police, il continuait et, soir après soir, humiliation après humiliation, les barreaux de ma cage se resserraient.

Tout avait pris le goût du sperme. Même notre gâteau de mariage que j'avais naïvement trouvé bon. Même les petits plats qu'il me préparait quand l'amour flottait encore autour de nos épaules. Rien n'échappait plus à la saveur saline de son orgasme. La glace à la vanille m'y faisait penser, pareil pour le vin vert ou le soda glacé. La moindre boisson me ramenait entre les murs isolants de cette chambre à coucher où mon mari, quotidiennement, m'abusait. J'ai au départ pensé que j'étais la fautive, que je n'avais aucune raison de me plaindre, que j'exagérais. Après tout, mon mari avait toujours été quelqu'un de bon et de patient. Sa manie sexuelle, bien que désagréable, ne devait pas effacer toutes ses qualités. Il était drôle, extrêmement sociable et plutôt cultivé. Il était aussi très bon travailleur comme le prouvait ses augmentations régulières et le respect que lui portait la plupart de ses supérieurs. Toutes mes amies étaient d'accord là-dessus, mon mari était un excellent parti en plus d'être un honnête homme. Il devait donc y avoir quelque chose qui cloche chez moi. Par conséquent, j'ai envisagé de voir un psy puis, me persuadant de la non-gravité de ma situation, simplement un sexologue. Profitant d'un de mes congés, un matin j'ai pris le combiné, composé le numéro de l'expert et attendu de l'avoir au bout du fil pour prendre un rendez-vous. Cependant, tandis que j'entendais un morceau de musique classique tombé dans le domaine public (sûrement du Tchaïkovski), quelque chose commença à me gratter au niveau de la gorge. Une minute plus tard, une voix de femme, réconfortante outre son côté cassé, me dit "Cabinet du Docteur Gomis, que puis-je faire pour vous ?". Je voulus répondre mais ce qui me grattait la gorge m'oppressait à présent. J'étais enrouée, ma langue était devenue molle et mes cordes vocales paraissaient prises dans des mailles grumeuses. J'essayais d'articuler, au moins de dire un mot, de signaler ma présence mais c'était impossible. Mon mari était dans ma gorge et il m'empêchait de parler. Je sentais sa semence la remplir entièrement et je ne pouvais rien faire alors j'ai raccroché. Plusieurs fois par la suite, alors que je m'étais décidé à parler de mon problème avec l'une ou l'autre de mes amies, le même phénomène s'est reproduit. Ma gorge devenant pâteuse avant d'être totalement bouchée par une masse blanche. Désemparée face à mon état, je me suis dit que ça devait être un signe de ma culpabilité, que si je ne parlais pas, c'est qu'il n'y avait au fond, peut-être rien à dire.

Tout avait pris le goût du sperme. De l'été et de ses tasses bues dans une mer capricieuse, du printemps et ses cocktails multicolores, à l'hiver et ses boules de neige explosant à la lisière des dents. En parlant d'elles, j'ai, un soir où j'étais folle, alors que comme à son habitude mon mari venait de me violer le sexe et s'apprêtait à me violer la bouche jusqu'au bout, était tentée de me servir de ma mâchoire comme d'un piège à loups. Seulement, je n'ai pas eu le courage de mordre son membre à pleines dents et d'un seul coup et au final, cela ne blessa que très superficiellement mon mari qui, tout de même, se tordit de douleur pendant bien vingt minutes. Là, alors qu'il tenait son précieux sexe entre ses mains tout en hurlant et m'insultant, il m'a dit qu'il m'édenterait une fois remis sur pieds. Bien sûr, de mon côté, je jouais à celle qui avait été maladroite, et je lui jurais que ça n'arriverait plus tout en lui demandant s'il voulait des glaçons ou un bandage pour sa petite plaie. Il me répondit que non, il n'avait besoin de rien mais qu'il serait tout de même judicieux d'apporter des compresses, ce que je fis tout de go, totalement honteuse après mon geste. Vingt minutes plus tard donc, il était plus ou moins remis et moi, j'étais caressante avec lui. Je le bordais, je le berçais pour que le mal s'en aille. Mais le mal est resté. Mon mari, rhabillé, m'a ensuite demandé de m’asseoir sur le lit, de garder les compresses à portée de main et de ne pas bouger. Sur quoi, il mit à exécution la menace qu'il m'avait faite. Pour ma part, je pensais qu'elle émanait du feu de l'action et qu'elle n'en serait rien. Mais non. Ce soir-là, à l'aide de ses poings et d'une pince pour simplifier le travail, mon mari m'a fait sauter une dizaine de dents. Et, tandis que je pleurais et que le sang remplissait mes joues malgré les compresses que j'appliquais contre elles, je me rendis compte que là encore, mes larmes intarissables ainsi que mon sang ferreux avaient le goût de son humeur blanchâtre.

Tout avait pris le goût du sperme. Y compris les quatre années que nous passâmes ensuite ensemble. Noël, le jour de l'An, le champagne offert par mes parents, le biberon que je passais sur mes lèvres afin de vérifier qu'il ne soit pas trop chaud avant de le donner à notre enfant, tout avait ce goût-là. Et les sévices continuaient malgré mes fausses dents. Sauf que maintenant, comme il vivait dans la peur permanente que j'ose le mordre de nouveau, il n'était pas rare qu'il me frappe sur le crâne avant que je ne le suce pour m'ôter l'idée de la tête. Cela engendrait des bosses et quelquefois de fines blessures que mes cheveux, que je gardais très longs pour lui faire plaisir, camouflaient à merveille. Infortunément pour lui et Dieu merci pour moi, une nuit il frappa trop fort. Si fort que je passais la nuit avec une migraine qu'un tube d'aspirine ne calma pas. Si fort qu'au travail, alors que devant moi brillait l'ordinateur où j'effectuais difficilement ma tâche quotidienne, les murs s'effondrèrent. Idem les plafonds. Pareillement les cieux qui nous englobaient tous. Et je passai, de la lumière fabriquée de l'écran, au noir le plus complet.

Là-bas, plus rien n'avait le goût de rien. Il faisait seulement noir. Et il fit noir pendant deux mois. Ce noir était sacrément reposant. Il n'avait ni force ni faiblesse. Il était, comme est une forêt ou comme sont les vagues. La Nature revenue, la mort autant que la vie. L'écran noir, mon paradis.

J'en sortis exactement au bout de soixante-quatre jours, et mon réveil fut brutal lorsque je découvris, face au miroir, un être squelettique au crâne rasé, aux paupières jaunies et à la peau quasiment transparente. Je crus être en face d'une autre tant la femme que j'étais persuadée d'être restée ne ressemblait pas à cela. J'étais persuadée que malgré mon mariage cauchemardesque, ma joie de vivre, mes courbes et toutes mes qualités demeuraient visibles aux yeux du monde mais tel n'était pas le cas. J'étais devenue une pâle copie sinon de moi-même, au moins de ma version mourante. J'avais l'allure de celles par qui sont passées cent aiguilles et mille nuits sous la lune avec le ventre vide. Le vide pareillement me sauta à la figure quand, toujours face au miroir, j'esquissais un sourire. Je ne voyais que mes fausses dents et ma laideur vraie et, mon oeil captant mon oeil, j'eus l'horrible surprise de voir au fond de lui l'oeil, aussi, de mon mari. J'avais fini par lui ressembler. M'administrant son poison sans relâche, il avait fini par nous faire fusionner de force. Cette vision me fit hurler diaboliquement jusqu'à casser le miroir et l'écran noir revint.

Là-bas, plus rien n'avait le goût de rien. Quand je me réveillai, une seconde fois, j'étais dans une douche avec deux infirmières m'aidant à me tenir debout. Elles avaient, en plus de mon squelette, dans les mains des bouteilles de Bétadine qu'elles versaient sur des chiffons qu'elles passaient ensuite sur mon corps décharné. "C'est pour vous éviter les infections, tout va bien, c'est pour l'opération" disaient-elles tandis que ma peau, d'une infâme pâleur, tournait au violet sombre. "C'est pour l'opération..." mais quelle opération ?

Tout prit enfin le goût du sang. Sur la table d'opération, avec au-dessus de moi cette couronne de lumière, je me sentis un peu mieux. Sans doute étais-je aidée en cela par le gaz fruité qui filtrait au travers du masque servant à l'anesthésie. Fruité ? C'est un mot que j'avais oublié. C'est un goût que je pensais perdu. Fruité ? L'opération se passa bien. Tellement bien que j'eus envie de remercier les médecins. Mais je ne le pouvais pas. Mes cordes vocales n'existaient plus. Je ne pouvais plus parler. Du moins plus distinctement. Elles avaient été retirées car, sans qu'ils sachent pourquoi, elles étaient depuis un certain temps dans un état de pourrissement qui mettait ma vie en danger. Le seul cas équivalent au mien, m'avaient-ils expliqué, était celui d'un moine hindouiste ayant fait voeu de silence pendant trente ans et qui avait été conduit à l'hôpital suite à une énorme insolation. Entendant cette histoire ridicule, je voulus rire mais je ne le pouvais plus alors je quittai l'hôpital.

Je n'avais pas vu mon mari durant toute ma période de convalescence et je le suspectais d'avoir pris la fuite, par crainte qu'on ne comprenne, avec mon traumatisme crânien, qu'il me battait. Mais mon mari était bien là quand je rentrai chez moi. Il était en train de nourrir notre fille et il m'ouvrit ses bras dans un grand sourire aussi factice que le mien désormais. Je pris son accolade comme un coup de couteau mais sans faiblir car j'en avais vu d'autres. Dans la foulée, il me dit : "Tu sais quoi, je trouve que ça te va très bien les cheveux courts finalement ! Quant à tes cordes vocales, t'en fais pas, ça reviendra et au moins ça t'évitera de dire autant de bêtises que moi !" avant d'éclater de rire. Il se savait supérieur à moi physiquement, il me savait brisée, et il en jouait. Il continua : "J'espère en tout cas que tu reviens avec de meilleures intentions, j'ai tout sauf envie d'une gamine suicidaire à la maison !", cette fois, il faisait référence au fait que, plutôt que de voir parmi mes blessures des preuves des violences domestiques actées par mon mari, les différents médecins m'ayant examinés avaient conclu que j'avais de sérieuses tendances suicidaires dues certainement à mon travail abrutissant avant de me prescrire des anxiolytiques en nombre conséquent. Mon mari jubilait et je ne pouvais rien répondre, du moins pas devant ma fille.

Tout prit enfin le goût du sang. Alors, l'air de rien, je rejoignis la salle de bain. Je ne souhaitais qu'une chose, c'était qu'il m'y suive. Ce qu'il fit rapidement, sans doute dans l'envie de me prendre directement dans la baignoire pour parachever sa délicieuse victoire. Sauf que j'avais d'autres plans. M'étant dénudée, je lui fis signe de se mettre derrière moi. Il le fit avec plaisir tout en retirant ses vêtements tandis que, depuis sa chaise haute, notre fille commençait à pleurer. Je voyais mon visage et une partie de mon corps dans le miroir de l'armoire à pharmacie de même que son visage et une partie de son corps. Il frotta nerveusement son sexe qu'il essaya tant bien que mal d'insérer parmi ma chair sèche pendant deux bonnes minutes. Sur quoi, le regardant au travers du miroir, je lui fis un grand sourire faux avant de dire, dans un langage inaudible, "Non, aujourd'hui, c'est moi qui te pénètres" et de faire volte-face pour lui asséner un violent coup de ciseaux sous la pointe du menton. Je réussis mon coup, voyant même la pointe des ciseaux jaillir au-dessus de ses dents inférieures comme l'aileron d'un requin, seulement, la zone n'était pas vitale et presque instantanément, malgré la douleur, mon mari reprit le dessus en me balançant contre la faïence de la baignoire. Après quoi, en ayant toujours les ciseaux enfoncés dans la bouche, il me flanqua plusieurs coups de pieds dans les côtes ainsi qu'une série de droites.

L'écran noir était en veille, il attendait ma venue, mais un autre miracle arriva...Le sang qui, de nouveau, remplissait ma bouche avait cette fois le goût du sang, le vrai goût du sang, ferreux, mortel et merveilleux ! Cette découverte gustative me rendit une part de mon énergie me permettant, alors même qu'il venait de retirer les ciseaux de son menton et qu'il s'apprêtait à me poignarder la poitrine avec, de dire - toujours dans mon langage - "A ton tour d'avaler, fils de chien " avant de lui cracher une bulle de sang en plein dans les gencives.

Ce qui suivit ce fut moi fermant les yeux dans l'attente des représailles mortelles, un bruit d'explosion, comme celui d'une pastèque lancée à pleine vitesse contre un mur de briques, l'impression de recevoir un verre de soupe sur le visage et le son d'aboiements très légers. Je mis du temps, rouvrant les yeux, à comprendre ce qui s'était passé quand devant moi je découvris un chiot en train de laper consciencieusement le sang ruisselant du crâne complètement explosé de feu mon monstre de mari. Quand j'eus enfin compris, je fus prise d'un fou rire qu'on put entendre à cinquante mètres à la ronde, même amputée de mes cordes vocales.