samedi 21 mai 2016

Драматическая ирония

Valeri vivait dans un Moscou à la peau lézardée par la guerre. Un Moscou de carte postale, si celle-ci est juste avant tombée dans une flaque faite de sang puis de neige fondue. Un Moscou dont les églises sonnaient le "Do Ré, Do Ré..." sans discontinuer, de telle sorte que sans montre sur soi, il était impossible de connaître l'heure exacte. Un Moscou dont les églises représentaient pourtant, pour Valéri, le seul lieu de refuge, car c'est là qu'il passait bon nombre de ses après-midi, à écouter les messes, souvent écourtées par les rondes militaires, et à voir passer des familles aux visages fermés. C'est non loin d'elles également que chaque mardi et vendredi matin, dans des salles aux pupitres pour la plupart branlants, il recevait avec ardeur la leçon du dernier maître encore en mesure d'exercer.

Ce maître, qui auparavant était curé dans les campagnes avant qu'elles ne soient toutes réquisitionnées (par les troupes armées), incarnait alors, aux yeux du jeune homme, l'ultime point d'entrée vers son monde favori : celui des rêves. Certes, lorsque M. Seferov contait les différentes épreuves pavant la vie du Christ, nous n'étions pas exactement en face de récits où la fantaisie, la joie et l'imagination avaient une place de choix mais tout de même, par endroits et parce qu'il était bon dans son emploi, il parvenait à toucher, avec talent, ces dimensions invisibles et sans limites franches qui dorment au fond de nous et font voir l'autre rive. Une autre rive où les corps de soldats ne se retrouvent pas en vrac entassés à l'arrière de camions vaguement frigorifiés attendant un feu vert de là part de telle ou telle administration pour qu'ils puissent être finalement déposés aux confins des cimetières les moins endommagés. Une autre rive où le sang a gardé sa valeur, tout comme la blessure et l'espoir qu'elle guérisse.

Les rêves de Valéri, que le catéchisme hebdomadaire entretenait de haute lutte, se résumaient à cela : redonner du sens à la vie ou du moins à la mort, avec en point de mire des paradis où la justice existe et n'est pas balayé par un raid aérien ou par l'odeur, ingardable, d'un proche en train d'agoniser depuis une semaine. Et ces paradis, que Valéri souhaitait visiter plus que toute chose sur Terre, n'étaient pas des territoires aisés à découvrir. M. Seferov lui-même les qualifiait de pays impossibles pour qui n'était pas Saint avant de rajouter qu'au fil de toutes ses expériences parmi la race humaine, il n'avait pour l'instant jamais rencontré personne digne de ce nom alors qu'il avait vu, en soixante ans, un nombre infini d'hommes et de femmes, paysans, paysannes, comtes et comtesses et même une poignée de princes. Et tous, qu'importe l'étendue de leurs vertus ou l'ampleur des sacrifices auxquels ils avaient consentis, l'avaient déçu un jour. Les pires, dans cet épais chapitre de déceptions, étant selon lui ses confrères, prêtres, diacres ou évêques, puisque tous et chacun, au contact des désirs et paresses d'autrui, finirent par développer les mêmes avaries, le plus souvent d'ailleurs d'une exacerbée manière comme on ne comptait plus les moines abstinents assis sur des tas d'or et d'enfants ou les papes habitués au pillage des villes et aux meurtres de masse.

Seferov ne s'excluait pour autant pas de cette liste infâme d'hommes de foi devenus par faiblesse des diables ensoutanés car il concédait, bien que le Christ ait toujours parlé dans son coeur avec franchise, avoir un goût vilain pour les jeux de hasard. Evidemment, poursuivait-il, il paraissait possible de se défaire de ces bâtardises par la prière, la confession ou en se vétissant pour cent nuits du cilice mais c'était, qu'importe la noblesse des intentions menant à ces divers repentirs, un pis-aller pour lui. "Car le vice, comme le rêve, est en nous et ne peut nous quitter dès lors qu'il nous séduit. Il ne s'agit pas d'une maladie qu'un mois de sanatorium peut chasser ou d'une lacune qu'un livre ou un voyage peuvent remplir. Il s'agit de nous. De nous devant l’Éternel et nous avons perdu. Il ne peut pas y avoir de rédemption puisque l'idée même de rédemption est un murmure vicié, et, rien ne saurait altérer cet état. Pensez-vous qu'un meurtrier mérite le pardon s'il sauve par la suite un millier d'enfants et deux centaines de femmes ? Et bien non, il ne le mérite pas. Et tant que sa victime demeurera sous terre avec la gorge ouverte, il ne le méritera pas. Je n'essaie pas de dire, mes amis, que l'erreur n'est pas permise dans notre Foi et que seuls ceux qui passent leur vie sanglés sur leurs lits peuvent espérer atteindre l'un ou l'autre des paradis, je dis plutôt que ce paradis n'apparaîtra que pour ceux, dont le nombre peut se lire facilement sur les doigts, capables de ne pas vouloir.

De ne pas vouloir de tout. De la possession comme de la privation. De l'amour du Christ comme de sa colère. De ne pas vouloir être simplement pour...être. Sans arrières pensées, sans le besoin du pain ou de l'acier. "Etre", c'est-à-dire marcher non pas pour aller quelque part où quelque chose nous attend, mais pour sentir sous nos pas le vent et la poussière. Etre aimant, non pas pour aller mieux soi-même, mais pour que le sourire que vous donnez à l'autre devienne votre soleil, c'est-à-dire un fait, sans pour autant faire montre de mépris si jamais la nuit tombe. Etre, comme personne ne peut être, c'est-à-dire en morceaux sans chercher à ce qu'ils soient recollés. Car ces morceaux sont la plus belle des choses et pareils à la neige, aux fruits et au redoux qui forment les saisons. Vous ne serez jamais uni de toutes les façons. Alors dispersez-vous, comme le fait le sable qui lui se moque bien des guerres, et peut-être, ainsi, vous toucherez paradis.

Ce prêche est maintenant terminé, néanmoins, je ne peux pas partir sans ajouter une chose sur le sens de la vie. Cette chose est une phrase que je tiens d'un professeur qui fut parmi mes meilleurs amis, avant qu'il ne périsse dans un attentat, et cette phrase dit : "Le sens de la vie est dans le contresens quand il n'est pas sous terre".

Voilà. Je vous laisse mûrir cette leçon et cette phrase, à vendredi pour que nous en reparlions."

Les chaises firent un bruit d'enfer pendant que tous se levaient pour saluer Seferov sur le point de partir. Valéri, lui, ne s'était pas levé. Non pas qu'il eut, suite à tout ce qui fut dit, envie de se montrer impoli envers son maître de catéchisme, mais parce qu'au contraire, son discours l'avait totalement bouleversé.

Ce bouleversement, qui se trahissait sur le visage de Valéri par l'apparition d'une ride sur son front, se prolongea de onze heures du matin jusqu'à sept heures du soir, temps qu'il passa à déambuler dans un état qui aurait pu être jugé comme cataleptique alors même qu'il bougeait. Puis, vers dix-neuf heure quinze, Valéri descendit dans une des bouches du métro moscovite. Là, sur le quai, il attendit. Dans son crâne, où mille orages fouettaient les insoumises montures de Dieux à la peau noire, Valéri se promenait malgré le mauvais temps. Il cherchait une porte de sortie. Un miracle. Et faisant cela, il savait sa vanité. Car Seferov l'avait bien dit, pour espérer pouvoir se prélasser magiquement dans les transats des squares édéniques une fois la mort venue, il fallait être en morceaux et rien d'autre. De même qu'il ne fallait rien vouloir. Or, Valéri voulait le paradis tout comme il voulait nicher à nouveau sa jeune tête dans le cou d'une d'Emilia. Non c'était, et ses déambulations intérieures comme extérieures faisaient le même constat, foutu pour lui. Il allait vivre sans être et un jour, une septicémie ou une baïonnette allaient le transpercer. Et son foie, ses poumons et sa langue ensuite et de concert, iraient se déverser jusqu'à ce qu'il ne reste rien, sinon quelques dizaines de kilos de peau et d'os qui seront brûlées ou qui resteront là jusqu'au passage des chiens.

C'était foutu. Il avait, malgré son indéniable bienveillance générale, trempé ses maigres doigts dans trop de confiture, mordu trop de camarades, imaginé trop de filles. C'était trop tard pour être un Saint. Alors, sans réfléchir et sans quitter non plus son canevas crânien où cette fois quatre-vingt-dix danseuses aux bras tentaculaires faisaient du tir à l'arc, sans flèches, sous un soleil de plomb, Valéri sauta du quai sur la voie. En temps normal, son geste aurait provoqué la stupeur et les cris chez les autres passagers du quai mais, en ce temps amputé, les gens restèrent silencieux et regardèrent même le jeune avec un peu d'envie.

Marchant, sans aller nulle part, dans le sens opposé du train qui n'allait pas tarder, Valéri essayait de sourire. Mais il n'y arrivait pas. Il n'y arrivait plus depuis trois mois. La faute au cou d'Emilia, celui où il avait pu nicher sa tête une fois, qui était désormais, à cause d'une arme à feu, un cou d'Emilia morte. Le train arrivait vite. Ses yeux eurent à peine le temps de voir ses phares ainsi qu'un millimètre du visage débonnaire du conducteur, avant d'être frappés. Ses yeux d'abord puis son corps tout entier.

Il fut déchiré. En maints morceaux de chair, de poils, d'iris et de gencives.
Et derrière, après un nettoyage en vitesse de la voie qui dura un quart d'heure,Valéri fut oublié. *


Pavel Kouznetsov - Fontaine au bleu ouvert

* il est sûr que Valéri, par son parcours final, semble répondre à tous les critères évoqués par Seferov pour aller au paradis. Mais premièrement, le suicide est un péché mortel. Deuxièmement, le paradis n'existe pas, en Russie comme ailleurs. 

lundi 2 mai 2016

Le domaine de Demain

Cette ville avait la mémoire courte. A croire que toutes les épées, grises et pleines de vitres, qui s'étaient plantées sur sa colonne vertébrale avaient finies par toucher un Nerf. Son cerveau mourrait sous elles, gigantesque morceau de viande devenu immangeable, arbre aux fruits causant des saignements, soleil dépassé par sa propre lumière. Les vieilles tricotaient désormais à l'aide de leurs boyaux et les enfants, au lait maternel, préféraient l'ultra-fer. Tout n'était plus qu'un dédale de côtes écartées ou cassées pour saisir, du bout de la limaille des ongles, plusieurs dépôts verdâtres. Des fonds d'âme. Des fonds d'âme garantissant quelques minutes de vie supplémentaires avant qu'une explosion nous arrache le visage.

Femmes nées la tête renversée, hommes vissés sur des tréteaux d'acier et aux yeux possédant la texture de l’œuf réchauffé. La musique sur les murs comme des flaques de sang. Les livres en chute libre, oiseaux aux ailes tranchées et dont tous les chapitres commencent par la fin. Territoires indéfinies d'urine et de plaies noires, qu'on soigne au sel ou bien qu'on brûle, entre deux gares. Trains aux directions uniques. L'aller et le retour. Les mêmes points toujours. Des pluies de casques en guise d'accueil sur les quais et si l'on bouge, matraques et nuques fusionnent. Les clous, ensuite, qu'on retire tant bien que mal de l'avant-bras, l'avant-bras, ensuite, qu'on retire tant bien que mal du bras. Le bras, en fuite, qu'on retire du corps. Et le corps qui flotte parmi le nuage vide des rivières souterraines. La Cité gagne, la cité perd. Elle est prise de convulsions, ses épieux la tiraillent, elle songe à s'en défaire.

Les gencives de plusieurs immeubles s'affaissent alors sous le coup fluorescent des bombes. La bête pleure. Enfin, la bête pleure quand elle dort car elle n'a plus le temps de pleurer. Elle n'a plus non plus le temps de dormir mais parfois, malgré elle, la Cité dort.

Les fantômes prennent alors forme humaine et se dépêchent-dépècent d'aller dans les supermarchés. Boîtes de conserves à la tomate épaisse, asperges en bocaux et quelques planches pressées. Le strict minimum, pour l'abri, pour la nuit blanche.

Cette ville a la mémoire courte. La nuit n'a jamais été blanche, seule la mort peut l'être et elle aussi semble avoir dit no more. Demeure le gargouillis, le bruit métrique de la lame sur l'os qu'il rogne, l'odeur des dents qu'on force à quitter une bouche. Et le scintillement, imperceptible, des étoiles étouffant sous les piles de carcasses, de véhicules et d'hommes, de la décharge voisine. Il est dit quelque part qu'un jour une femme naîtra pour les sortir de là, et les hommes et les astres.

Mais même la prophétie a la mémoire courte car après tout, ce jour n'existe pas.
Alors il faut mourir
Ou faire la guerre
Pour mourir
Sans avoir trop froid.

Les épées de la ville ne peuvent pas tomber, pas plus que le ciel peut nous donner sa main,
Au domaine de Demain.


Hans Bellmer - Le Chapeau-main

mardi 19 avril 2016

Mon hérétique miracle

Je me souviens particulièrement du ciel de ma première fois, il était noir et aviné. Comme si une rose brûlait sous lui. Comme si l'orage qu'il préparait risquait de faire pleuvoir le sang d'un million d'êtres humains. L'image n'est pas de moi, elle de cette époque où, unanimement, le tragique nous côtoie. De cette époque où les histoires commencent, non plus dans la boue claire cerclant le nourrisson mais lors d'un enterrement.

Je n'avais pas assisté à celui-là mais c'était tout pareil. J'avais deviné les visages, les douleurs spectaculaires qui d'un seul coup les déforment lorsque l'on réalise que sous la terre bientôt se trouveront des rires, des caresses, des baisers. Ces mêmes rires, caresses et baisers qui nous sauvèrent la vie tant de fois sans qu'on s'en rende compte. Quand notre corps ou notre cerveau s'amuse à nous dicter sa loi et que celle-ci nous blesse. Quand on a l'impression d'être moins que le rien ou bien que nos beaux yeux sont en fait des fioles inspirant la pitié. Quand le miroir plaisante alors qu'on est sérieux et qu'il vient transpercer notre semblant de garde. Quand fond sur nous le temps dans toute son imprécision.

Nos nerfs tournent, les lignes qu'ils tracent habituellement deviennent des virages, des contre-sens et des sens contrés. Et la tristesse, perçue auparavant comme une alliée de circonstance qu'on peut abandonner dès qu'arrive l'éclaircie, paraît ne plus avoir de fin. Cancer sans thérapie et pianiste sans mains.

Et bien, dans ces moments, elle était là. Et, sans avoir à forcer quoi que ce soit, elle parvenait, d'un rire, d'une caresse, d'un baiser, à casser ce miroir qu'on imaginait vrai. Mais il n'y a de vraie que l'émotion. Les reflets sont tous faux. C'était ce qu'elle disait sans besoin de le dire. Et la vie revenait, avec dans ses bagages l'idée de l'avenir.

La probabilité que tout s'arrange et que tout soit gagné. Comme dans le fond, déjà, en l'embrassant, tout s'était arrangé.

Désormais, elle n'était plus et le miroir avait le champ libre.

Il fallait trouver un remède contre lui.

Il était tellement grand, tellement écrasant, cet écran qui diffusait le temps.

Il fallait le briser et faire de même du ciel et de la mer, parce qu'ils sont transparents...

Je. Enfin, un je adolescent, a été marqué par tout cela. Par la perte des gens aimés sur un claquement de doigts. Et d'autant plus durement que cette femme fut pour moi, l'ange manquant.

C'est-à-dire que, avant elle, jamais, je n'avais pensé à écrire. J'étais plutôt dessin précédemment et l'écriture pour le moment me ramenait sur ces bancs où je claquais des dents.

Je. Enfin, un je adulte, se demande pourquoi la rime s'impose à moi. Sans doute parce que j'ai peur d'entrer plus pesamment dans le récit d'une vie véritable. Sans doute pour me garder, dans le style, une part de fiction. Pourtant, tout est vrai. Du ciel de ma première fois jusqu'à la disparition de cette femme aimée.

C'était, c'était, ce fut terriblement ce qui suit.

Par le passé, j'allais au catéchisme toutes les semaines ou presque. Et de cette expérience, je n'en garde - comme pour mes cours d'allemand ou de latin - qu'une légère mémoire. Peut-être était-ce passionnant et que j'ai été idiot mais dans les faits, je n'ai rien retenu sinon que "so lange" ne veut pas dire "Solange", que le "supin" n'est pas un conifère et que Jésus, dans une de ses histoires, a donné de son sang à ces oiseaux que l'on nomme "rouge-gorges". En plus du catéchisme, j'allais évidemment à la messe et il était certain, au vu de ces activités, que je croyais en Dieu.

C'était avant que je le rencontre par deux fois sous sa forme réelle, celle d'un moustique.

Au-delà de ce quotidien de parfait petit chrétien, je voyais fréquemment mon kiné qui faisait tout, semaine après semaine, pour que mes jambes ne se changent pas en bois et que je puisse, éventuellement, un jour, après quatorze opérations, marcher correctement.

Comme il est rare de ne pas se lier avec ceux qui prennent soin de vous, je me suis pris d'affection pour cet homme qui, en plus de savoir son métier, était un bon vivant, pour ne pas dire très bon.

Bien sûr, j'étais alors encore quasiment un enfant et nos conversations avaient la valeur d'une brise. Cependant, un jour, la brise s'étoffa. Mon kiné venait de m'inviter chez lui, pour qu'il puisse me présenter sa femme et que je puisse profiter des jeux de sa maison.

J'avais envie de refuser.
Il n'y avait rien de plus embêtant pour moi que de dormir chez les autres lorsque j'avais cet âge.
Rien de plus embêtant que cet inconnu quant à la propreté des lieux et des installations sanitaires. Quant à comment j'allais faire pour prendre ma douche sans oublier de demander une serviette. Quant à comment le petit-déjeuner allait bien pouvoir se passer sans ma marque de chocolat en poudre préférée.

J'ai tout de même accepté...il faut dire que j'étais assez tête brûlée à cette époque.

Chez lui, le ciel était noir mais aussi aviné. Noir. Comme l'encre à venir. Aviné comme mes joues parce que c'est là-bas qu'on me proposa du vin pour la première fois. Je ne l'ai pas refusé. Le sang du Christ, quand même, cela ne se refuse pas.

Et c'était vraiment le sang du Christ comme je l'ai tué ce soir-là.

C'est que mon kiné ne croyait en rien sinon en lui et en sa femme. Alors quand une grenouille de bénitier débarquait chez lui, il avait l'habitude de la faire cuire au four et d'en manger les cuisses.

Ce sont justement ces dernières qui précipitèrent Dieu vers son funeste sort. Parce que mon kiné, après avoir débouché la bouteille, me demanda si j'étais croyant. Je lui ai répondu que oui et ce selon les accords de la belle foi chrétienne. Il me répondit que dans ce cas si Dieu, l'Immanent, l’Éternel et l'Indéboulonnable nous surveille de là-haut en chatouillant sa barbe et en nous aimant tous, si ce Dieu-là existe pourquoi m'a-t-il fait naître ainsi

Avec deux esquisses de jambe en guise de bipédie ?

Je...je fus tenté de lui répondre qu'il agissait selon sa propre justice et que si je la suivais et si je la respectais, je finirais par comprendre pourquoi et par en être, d'une certaine façon, récompensé. Mais le vin avait l'air bon et le catéchisme m'ennuyait carrément alors j'ai bu Dieu jusqu'à ce que mort s'en suive.

Sa femme, me voyant dévorer le vin comme on le fait d'un steak, avait les yeux rieurs.
Et moi je rougissais, tantôt à cause du vin, tantôt à cause d'elle.
Il faut dire que, d'aussi loin que je m'en souvienne, les femmes m'ont fait cet effet-là.
Ce n'est pas que je les voyais différentes de moi, c'est que je les pressentais supérieures.
Sans entrer dans la dimension sexuelle de la chose, j'ai toujours ressenti cela.
Que chaque femme était en vérité une reine et que chaque regard posé sur moi, était comme une flèche qu'on m'enlevait du bras.

Avec le temps bien sûr, les choses ont évolué et je sais voir les rois autant que les souillonnes mais malgré tout...il suffit encore quelquefois d'un regard pour que les flèches s'ôtent.

Sa femme aux yeux rieurs m'invita ensuite dans son bureau pour me faire voir leur tout nouvel ordinateur, objet rare et source de fantasme pour un garçon de l'époque.
En fait, elle avait tout autre idée en tête.
Une idée magnifique, une idée scandaleuse.
Elle me demanda d'écrire.
Elle me posa devant l'écran, me montra le clavier, m'ouvrit le logiciel de traitement de texte, et me demanda d'écrire.
Je. Enfin, un je devant sa destinée demanda ce que je pouvais bien écrire...je n'avais écrit jusqu'à lors que des phrases énoncées par un tiers. Je n'avais jamais écrit.

Elle me répondit : "Tout ce que tu veux, écris tout ce que tu veux".

Et j'ai écrit ce que je voulais et cela me parût génial bien que ce ne fut, en fin de compte, qu'un fort honteux plagiat du scénario d'un très mauvais Disney que j'avais vu la veille.

Me relisant, elle était contente et je l'étais aussi.
Dieu était mort, vivante était ma vie.

Et puis.

Elle est partie.

Comme ça.

Et son mari, mon kiné, me l'a annoncé, également

Comme ça.

Et dans ses larmes j'ai tout vu. La fin comme le début.

Le ciel aviné et noir. Ses yeux. La beauté de ses yeux. La rose éclose sous la nuit.
Et l'écrivain qui, en espérant que vous puissiez me lire depuis ces lieux où les âmes, belles, voyagent

Vous dit merci.


James McNeill Whistler - Nocturne en Noir et Or


P-S : et merci, évidemment, à toi J-Louis, comme tu soignas mon corps et elle mon esprit. Sache en tout cas que j'ai toujours suivi son conseil, j'écris ce que je veux. Alors voilà, je veux que tu ailles bien et que ton miroir ne prenne pas trop de place.

mardi 22 mars 2016

La montagne massacrée

L'homme : Vous êtes bien le père de la petite Sophie Fayre ?

- Oui...(Ta gueule, ta gueule, ferme ta putain de diable de gueule, toi l'humain. Ne t'avise pas de dire un mot de plus, j'ai répondu à ta question alors c'est bon, maintenant tu peux partir, tu peux disparaître, prendre avec toi toutes tes affaires d'homme et te jeter dans le premier train. Direction le brouillard, l'infini, le long et le lointain. Va pas ailleurs surtout, va pas ailleurs. J'ai pas envie de risquer de te croiser après je ne sais quel promenade, pas envie de te tomber dessus dans les deux sens du terme. Sérieusement, tu te prends pour qui, j'étais là, dans une existence somme toute raisonnable où je slalomais entre les exhibitions et les retapages auprès de mon kiné, je menais ma vie de cirque, honnêtement et sans trop de danger. Bien sûr il arrive parfois qu'une arcade pète, que le sang coule et que la tension baisse mais à part ça...pas d'os brisés, ni chez moi ni chez mes adversaires, pas de ratiches arrachées par un mauvais coup, pas de hanche qui grince. Je vous jure, tout est nickel. Père de famille exemplaire, bon salaire, amis un peu partout dans le monde et respect chez les fans. Et là l'homme débarque. L'homme débarque dans mon cirque comme avec l'intention de le fermer. Il sort de son soleil couchant, de sa troisième cigarette, de son lit conjugal ou bien d'une salle d'attente et il vient vers moi. Les gars comme ça, j'ai jamais pu les encadrer. Ce ne sont pas des gens qui s'immiscent naturellement, ce sont des parasites. Des oiseaux bas, de ceux qui n'ont jamais vu la vraie couleur du ciel parce que trop occupés à flairer le sang d'autrui. Je faisais mes shows c'est tout, c'est peut-être pas la vie de petit bourgeois avec sa confiture, ses lunettes fines et sa maison de campagne mais enfin, Sophie ne manque de rien. De rien ! Fournitures scolaires, vêtements, distractions, nourritures, amour paternel, toute la panoplie est concernée et de façon correcte. Alors bon, oui, sûrement que je suis pas assez à l'écoute ni assez tendre et sûrement que j'agis trop souvent en égoïste, oui, sûrement mais bon elle est aimée. Aimée de chez aimée. Y a personne pour nier ça. Même mon ancienne épouse qui, Dieu sait, n'est pas la dernière pour me balancer des chiquenaudes vous le dira, je suis un bon père. Ou en tout cas, un père dans la bonne moyenne des pères et quand on voit à quel point les pères d'habitude s'acharnent à être des foutus bons à rien, on peut se dire que ça tient du miracle. Attention, je ne veux pas me jeter des fleurs mais...Je ne veux pas me jeter des fleurs mais...Je ne veux pas me jeter des fleurs, me jeter des fleurs...Putain mais il est toujours là ce gars. Devant moi toujours là. J'ai répondu pourtant, il m'a posé sa question, j'ai répondu et il est toujours là. Et il me regarde, et ses yeux semblent contenir tous les paragraphes, strophes et monologues de tous les livres nés depuis l'arrivée de l'encre. Il y a tous les mystères et toutes les conclusions dans ces deux petites fentes humides et pâles. Ses yeux, bien que je leur concède une certaine beauté, j'ai bien envie de les lui arracher. Et de les lui faire bouffer, comme ça il parlera plus. Parce que vraiment, là, je sens que ça lui tenterait bien de parler à nouveau. Je sens que c'est son prochain mouvement, que c'est ce qu'il prépare, il pourrait se préparer à tourner les talons ou à sauter sur une jambe mais non, il se prépare à parler. Je le sens, comme à la parade, je le sens comme lors d'un combat, comme si j'avais le déroulé en tête.

Une fois qu'il se sera positionné sur la troisième corde, arrange-toi pour le réceptionner avec fracas mais sans heurts, ensuite, feins d'être à bout de force et d'avoir été mis K-O par son poids. Cependant, au moment où l'arbitre arrive jusqu'à deux, relève-toi un peu pour qu'il s'arrête. Puis rendors-toi et laisse l'arbitre repartir jusqu'à deux et réveille-toi. Puis rendors-toi et laisse l'arbitre jusqu'à deux et réveille-toi...mais cette fois pour de bon. Tu te réveilles comme un colosse, comme un héros de la Grèce Antique, debout sur ses deux jambes et prêt à fendre les montagnes. Là, tu verras chez ton adversaire une peur de carnaval et tu joueras sur celle-ci en le pointant du doigt. Il fera mine de s'enfuir, tu le rattraperas, le balanceras dans les cordes, lui asséneras un coup de la corde à linge et le flanqueras au sol. Enfin, sous les hourras d'un public acquis cette fois à ta cause, tu lui feras goûter à ta prise spéciale, à ton "dirty spine crusher" après t'être évidemment assuré que ton adversaire était en état de l'encaisser. Et tu gagneras. Et le monde sera un magnifique endroit, le temps de quinze minutes, le temps d'un combat, le monde sera. Les gens, toi, moi, tous, nous oublierons l'amoncellement hyper régulier des cadavres au quatre coins de la planète, nous ferons sans l'espace de quinze minutes, sans les bombes, sans ceux qui les préparent, sans ceux qui les reçoivent...Sans tout ce sang versé - sauf s'il vient d'une poche ou qu'une arcade pète...

Je pouvais lire ses yeux, ses joues, ses dents comme on lit un combat et tout annonçait qu'il allait parler. Parler pour dire quoi ? Ça aussi, je le savais. Je ne voulais pas le savoir, j'avais tout fait intérieurement pour ne pas le savoir, pour l'oublier comme on le fait des bombes, ou de la faim, ou de la pauvreté, mais je le savais. Ce n'était plus qu'une question de temps avant que je ne le sache pour de vrai. En ceci que je le savais mais...enfin, on ne sait jamais. Ou plutôt même si on sait, on se dit que ce n'est pas possible. Que ça ne peut pas se passer comme ça, pas par un jeudi d'automne à dire vrai très similaire d'avec la veille. Avec les mêmes lignes de voitures dans les rues, les mêmes boissons et barres chocolatées dans les machines, les mêmes caissiers et caissières bossant au cinéma, les mêmes nuages disposés dans le ciel à quelques nuances près, les mêmes micro-coupures sur mon visage...ah non. Celle sur mon front a durci. Bientôt, elle tombera d'elle-même. Et cette micro-coupure qui actionna une préoccupation, un désagrément, dans une des strates de mon esprit, disparaîtra tout comme son souvenir. Ainsi, elle finira par rejoindre dans le néant cosmique tous les souvenirs d'angoisses secondaires liées aux entailles plus que superficielles et autres toux bénignes. C'est assez triste que ça fonctionne comme ça. Nous ferions mieux de faire davantage attention à ce type de souvenirs parce qu'au fond la guérison est une réussite d'une valeur grandiose. Combien de fois nous plaignons-nous que rien n'arrive jamais à sa bonne résolution alors que quotidiennement, si, nous guérissons, et que c'est savoureux ! Se débarrasser d'une douleur, d'un mal de dent ou d'un ongle incarné devrait laisser des traces de satisfaction plus grandes afin que par la suite, si je ne sais pas moi...une mauvaise nouvelle devait arriver, on puisse se dire "ok, ça, ça a merdé...et puis, il y a ça aussi qui merde et ça, et ça...mais souviens-toi quand tu as cessé d'avoir le nez qui coule, ça c'était un beau moment ! Et pareil quand t'avais vaincu à quasi toi tout seul ta gastro-entérite, quel champion tu fais en fin de compte !"...ça permettrait de mettre un peu de soleil dans une vie qui n'aime rien de mieux que de se croire dans l'ombre. On pourrait relativiser, moins se morfondre. Se dire que ça continue, que tout continue, que tout continuera. On arrêterait de chercher dans la vengeance ou le mépris de soi des manières de mettre de la glu sur quelque chose déjà brisé. On prendrait la vie comme un combat de catch, on a mal, l'arbitre tape 1 puis 2, on a toujours mal mais on fait un effort pour se relever...Mais le mal est sérieux alors on chute encore, et l'arbitre revient, 1 puis 2, mais on ne peut pas lâcher prise, pas totalement, alors on se relève. On pense à tout le bon, à tous ces soleils qui passent au travers de stores dans ces chambres cachées où deux amants s'étreignent. Mais encore on retombe, la vie est lourde, pour preuve, son plus célèbre représentant est un gus agonisant sur une croix de bois, la vie est impossible à soulever, la montagne est sur vous, imaginez plusieurs hectares de forêts, de chèvres et de cascades tout allongés sur vous, sans désir de bouger...Et l'arbitre de faire 1 puis 2. Mais ah, ah, ah, le souffle permanent du plaisir, la respiration de l'amour, la sueur de l'espoir, le store s'ouvre et le soleil rentre. Les deux amants sont beaux, jeunes et nus. On peut voir sur leurs fronts passer toute la lumière. Et cette lumière cache leurs entailles, leurs rides et leurs soucis. Pour quinze minutes, quinze ans ou mille-cinq-cent années, ces deux-là sont heureux. Ils ont su oublier.

Vous vous relevez. La montagne est devant vous et elle est effrayée. Elle est en train de comprendre que vous êtes capable de la renverser. Vous la pointez du doigt. Et vous la rattrapez. Quelques coups et prises au sol plus tard, vous gagnez. Vous gagnez. L'homme et ses yeux tournent les talons avant de disparaître à tout jamais. Sur quoi, vous rentrez chez vous en attendant dix-sept heure pour la fin de l'école. Vous allez chercher Sophie, elle est encore plus jolie que dans vos souvenirs, y a pas à dire, elle a tout d'une chouette enfant...et vous ne pensez pas ça parce que c'est vous le père. Elle monte en voiture, vous parle de sa journée, des gamins qui l'embêtent et vous vous marrez. Devant vous l'horizon se dévoile, il est clair, sans montagne et sans rien. Sans yeux, sans homme qui parle, sans suite. Sans rien...)

L'homme : Excusez-moi de vous déranger. Voilà, je ne sais pas comment tourner les choses autrement mais j'ai le regret de vous informer que votre fille a eu un accident, je tenais à vous l'annoncer personnellement. Voilà, Sophie s'est faite poignarder tout à l'heure. Elle était dans les toilettes pour filles quand c'est arrivé. Personne, en revanche, dans tout l'école, ne comprend comment ça a pu arriver. Tout ce que l'on sait malheureusement...c'est que, c'est que, les secours n'ont pas pu la sauver. Les blessures étaient trop profondes et son corps trop fragile...Monsieur, monsieur, vous m'entendez ?

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Max Ernst - Antipodes de Paysages




samedi 27 février 2016

(SK, Début)

Tout a commencé comme un canular plutôt mal écrit. Sauf que cette fois-ci l'histoire était bien vraie et qu'elle changea le monde.

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Chapitre 1 : La grammaire des yeux arrachés par amour, première partie
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"Salut les filles, c'est Sally. Alors, je fais cette vidéo parce que je reviens de ma boutique favorite et que j'y ai trouvé tout un tas de crèmes que j'adore et que je vous conseille !"

C'était la vingtième vidéo d'affilée qu'Hélène regardait, et la dixième consacrée aux produits de beauté. Hélène ne se souciait pas tellement de ces produits, étant elle-même satisfaite de ce qu'elle possédait et estimant avoir une plutôt jolie peau. Ce qui intéressait Hélène dans ses vidéos, donc, n'était pas tant leurs contenus que ce qu'elles mettaient en scène. Hélène aimait beaucoup Sally, sa chambre bien rangée qu'on devinait dans le fond, ses petites anecdotes sur sa vie amoureuse et ses lèvres charnues. Elle aimait aussi la lumière qui captait son visage tandis qu'elle devisait virtuellement avec des dizaines d'autres filles mal dans leurs peaux ou simplement curieuses. Hélène aimait tous ces à-côtés que l'oeil capte en silence. Ses moments de grâce qui ne s'en donnent pas l'air, l'ombre des feuilles à sa fenêtre qui supposait le vent, le bleu d'une veine sur le front de Sally au moment où elle demandait à toutes de s'abonner à sa chaîne. Tout cela engendrait chez Hélène des impressions de calme et de sécurité, comme si rien ne pouvait lui arriver pendant qu'elle regardait Sally. C'était comme discuter avec une amie sans avoir à chercher ses mots, à s'en vouloir après une phrase mal dite ou à rentrer son ventre pour ne pas qu'elle pense qu'on s'est laissée aller. Il n'y avait pas justification à donner avec Sally. Elle était là, nous embrassait toute entière une fois par semaine et c'était tout, et c'était bon. Cela durait souvent moins d'un quart d'heure, moins qu'une sieste d'enfant et pourtant chaque fois Hélène en ressortait, pareillement, fraîche et rassérénée.

Sauf qu'à l'été, Hélène, disposant de plus de temps, se lassait de cette dose hebdomadaire. Elle en voulait davantage. Alors oui, elle avait bien essayé de voir ce que faisait la concurrence mais toutes lui paraissaient fades comparées à Sally. Sally avait une humanité supplémentaire, un sourire qui l'emportait sur la superficialité de ses propos et Hélène voulait de ce sourire le plus souvent possible. Voilà pourquoi, ce jour-là (comme d'autres jours), elle avait enchaîné une vingtaine de vidéos. Intérieurement, elle ne sentait plus du tout l'air simple et frais que ramenait Sally. Il n'y avait plus chez Hélène que du remords, que de l'envie de faire autre chose mais elle n'y parvenait pas, et puis, qu'est-ce-qu'un petit quart d'heure après tout, rien ne lui empêchait de se faire cette vidéo puis d'aller au parc marcher. De toute façon dehors il fait trop chaud à cette période de l'année, et il y a souvent des chiens là-bas ou des crétinus prêts à vous embêter. Alors Hélène restait devant l'écran, captivée et captive, à la recherche du sourire de Sally ou d'un joli reflet derrière elle.

Mina, la mère d'Hélène, voyait bien que sa fille sortait de moins en moins, cependant, ça ne l'inquiétait pas, elle aimait avoir sa fille chez elle, sachant que de toute façon, elle finirait par partir. Voilà pourquoi elle la laissait devant son ordinateur toute la journée, sans crainte aucune, d'autant qu'elle savait bien que sa fille n'était pas du genre à traîner sur des sites interdits ou à regarder du contenu violent. Et la vie suivait son cours, lente, paisible en apparence et sans grande distraction.

L'article qui marqua la fin de cette époque parut dans l'anonymat le plus complet le 18 mai 20xx, dans le journal officiel de l'université de Pittsburgh. Ce journal comptait trente-deux pages dont une et demi seulement pour l'article en question. Une broutille. On entendit, à vrai dire, pas parler de cet article avant la mi-juin et à ce moment-là, hors leurs auteurs - dont les noms n'étaient pas mentionnés, seul un énigmatique J.S. était présent en guise de signature - ils étaient à peine une centaine à l'avoir lu. Lors de sa réparution, à la mi-juin, le lectorat fut tout de suite plus large et cela se comprend car l'article venait en effet d'être repris par le blogueur indépendant "Rapid Rat" qui totalisait quasiment neuf mille vues par jour. Sur son blog, Rapid Rat avait pour habitude de reprendre quelques-uns des articles à propos des études les plus loufoques entreprises dans les universités d'Amérique du Nord. Son post précédent, par exemple, reprenait en partie une publication récente établissant un lien entre les mauvaises performances sexuelles et la non-capacité à ouvrir une enveloppe correctement. Ce qui plaisait chez Rapid Rat, c'est qu'il s'amusait derrière à décrire avec énormément de cynisme en quoi cette étude était bidon ou ne servait à rien. Il fit de même pour l'article de l'université de Pittsburgh, et ses suiveurs commentèrent à leur tour avec plus ou moins d'originalité.

Parmi ces commentaires, il y en a notamment un qui aujourd'hui fait froid dans le dos. Il a été écrit par "Charlie0" le 19 juin et il dit, dans le style des affiches des films catastrophe :

"Les écrans tuent ! Attention ! Ne restez surtout pas chez vous, ne mangez pas de pop-corn et ne regardez rien ! Ou vous mourrez et ce sera le clap de fin ! Les écrans tuent...bientôt sur vos écrans !"

Malheureusement, Charlie avait raison, à part pour le pop-corn, encore qu'on en mange plus tant il rappelle la mort.


Mark Gertler - Vie avec Autoportrait



dimanche 21 février 2016

Fire-crackers

"Aimons le soleil tel une partie de nous
Et tant pis s'il est fait d'ombres indisposées" < devise d'un incendié, quelques amputations plus tard


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Ceux qui ne sont pas restés ne savent pas tout à fait d'où vinrent les premières flammes. Elles venaient peut-être de ces cimetières où seuls les rois s'endorment ou bien de ces montagnes conçues tout à l'envers dont les pics s'abreuvent aux mares des sauterelles. L'origine, réelle, de ces flammes mondiales est purement inconnue. Certains prétendent pourtant la connaître par cœur. Ils racontent que c'est la faute des voitures, du gaz et du pétrole. Ou alors qu'elles ont jailli de la forêt pour la protéger des haches, des sillons et des fouets. Toutes ces versions se mentent entre elles. Pas une n'est pas trouée, ne serait-ce qu'un peu, par une incohérence. Pareillement ces chiffres, en nombre impressionnant, qu'ils ont intégré dans leurs différentes commissions d'enquête et qui n'ont plus l'allure d'ondine ou d'épée douce, ils ne sont plus que des taches dissemblables les unes des autres.

8 millions est comme quarante et 1.

Les flammes ont dirait-on brûlé jusqu'à l'encre pompée par le cerveau. L'alphabet est en fauteuil roulant depuis qu'une poutre, rouge pire que l'aube, a écrasé ses jambes. De fait, les quelques millionièmes humains ayant survécu aux dramatiques explosions balsamiques ne s'expriment désormais plus que par énigmes. Que par questions, comme un Enfant. Les flammes ont effacé dans la foulée l'affirmation et son pouvoir, brutal, sur les êtres. De là, en dehors des raconteurs qui théorisent le début de la fin ou la fin du début du haut de leurs trente-2 dents sévèrement ébréchées, il n'est plus sur la Terre que des marcheurs aux mains ouvertes et noires.

Leurs mains sont noires de cendre et ouvertes à cause de l'amour fou. C'est que, quelque part, les flammes ont fait du bien. Elles ont dépossédé. Tous et toutes choses. Les meubles, les courts de tennis, les installations de dépeçage du bœuf à peine née, toutes ces sphères éloignées de l'eau et de la vérité ont été reprises, vertement, par le sarcle igné. Certes, une immense partie de l'humanité en a payé le prix et on ne compte plus - faute de chiffres - les foyers désunis et autres nourrissons engloutis sous les braises. Mais, cette immense partie de l'humanité n'était-elle pas au fond qu'un chœur robotique ? Qu'un assemblage terrible de tuyaux malfaisants aux indignes préoccupations, sans désir de plage ni d'entraide, et rien que guidé par l'éventuel profit et son probable impact sur l'ouverture disciplinée de cuisses adolescentes ?

En clair, les flammes ont permis, qu'on se le dise, à la Terre de se défaire de plusieurs millions d'animaux aux costumes et tiares bien taillés et dorés. Des Fils de. Mortellement blancs et incapables de lire le miracle d'un œil avec le cœur battant. Et aujourd'hui, grâce à ces territoires de lave survenus sans qu'on sache, nous sommes débarrassés de ces chiens de l'enfer que sont les téléticiens, et bizarrement, le coeur bat de plus belle. Et les mains, sauvées et noires, observent le soleil - ses rayons, son univers, sa floraison - avec les larmes aux yeux tandis qu'une tête amie rêve sur leurs épaules.

"Nous ne savons pas d'où viennent les flammes mais nous les remercions.
Similairement pour tout, ainsi faire, nous devrions." < devise d'un incendié, quelques tendresses plus tard


Hans Ruedi Giger - Biological Landscape

mercredi 3 février 2016

Prêcher le feu dans l'espoir du vrai

Après notre coup de foudre, Nous passâmes un nombre fort aigu d'heures sur le flanc malade de sentiments courbés. Sans doute ignorions-nous ce qui s'enclenchait là, dans ces rues pleines d'amour où aucun coeur ne bat. Toujours est-il que les champs lexicaux de la dévoration et de la franche peine étaient devenus nos quartiers généraux, nos places bruxelloises, où nous marchions sans nous tenir la main malgré les baisers fauves patientant sur nos lèvres. Les pommes pourrissaient comme les fronts sous la fièvre et nous les consommions, avec une outrageuse régularité et l'audacieuse croyance que leurs goûts reviendraient.

Mais l'amour n'est pas de ces recettes qui, bien que ratées, demeurent justes et bonnes. Elle n'est pas non plus de ces pièces de faible valeur ayant pris toute la rouille du monde en gardant cependant leur fonction. L'amour, s'il est, se doit d'avoir un visage clair et d'être une monnaie fraîchement sortie des forges. Ainsi, à persister crânement dans notre histoire où la passion se tenait sur une jambe, nous perdions finalement notre temps. Encore une fois, nous l'ignorions car l'ignorance se confond avec la nouveauté quand on est soi-même neuf. Et puis, il faisait cette année-là terriblement froid, douloureusement humide. Et les couettes manquaient, alors nous mîmes sur nos chairs nos chairs en pensant que c'était là bien faire.

Sauf que le coeur est un mécanisme bien plus subtil qu'un thermomètre, qu'il est à rapprocher plutôt du soleil que du mercure liquide, et que vite va le bonheur quand il se ment au fond. Cette fois, pour nous, pour nos deux corps ayant pris le vain halètement pour de la pure jouissance, il dura trois mois. Une saison, aussi séminale et scalpante que l'ouverture en plans fixes du grand Breaking the Waves.

Qu'il y eut des bains où quelquefois la chaleur existât, ce n'est pas à redire, tout comme il n'est pas nécessaire de préciser que tous ces bains furent vides. De cette patte mal trempée, hésitante, comme du temps des gangrènes inconnues, notre couple avança, invinciblement, vers sa dislocation.

Nos yeux se vidèrent bientôt comme le bain. Tu compris qu'il fallait partir et tu partis, sans même une lettre, dans ce Paris à peau de lèpre. Sans le savoir, tandis que nous pleurions ce futur qui nous ne relierait plus, nous venions malgré tout de découvrir une chose décisive...

Que le feu, même quand on est en plein dedans et que ses flammes en écharpes nous pendent dans la cendre, peut avoir plusieurs intensités, chacune mesurable uniquement à l'aune de ce qui nous manquait, soit la sincérité.

Casper David Friedrich - Sonnenuntergang